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20 mars 2013

Le rire selon Yue Minjun à la Fondation Cartier

Je ne pensais pas poster ce billet : difficile à écrire, et puis j'étais en retard, et puis carrément dépassée par le temps.

Et alors la Fondation Cartier a décidé de prolonger jusqu'au 24 mars l'accrochage consacré à l'artiste Yue Minjun, et moi de poster au moins quelques lignes pour convaincre les Parisiens qui ne se sont pas rendus à la Fondation de se dépêcher de le faire.

L'exposition, évidemment monographique, suit l'itinéraire du peintre de façon chronologique. Organiser l'absurde ? L'artiste fait partie du mouvement né de la répression de Tien'anmen, le "réalisme cynique".

D'abord au rez-de-chaussée, les toiles les plus anciennes, les plus vives. Des images colorées du chinois Yue Minjun on voit surtout le rire, forcément : à cause de la vingtaine de dents qu'ont les personnages, en haut ET en bas. Ce rire qui prend énormément de place, qui obnubile le spectateur - en plus, il est venu pour ça, l'intitulé de l'exposition contient l'expression "fou rire", quand même.
 
Cependant de tableau en tableau et de toile en toile, on remarque peu à peu que les personnages ne font pas que rire, ils ferment les yeux aussi. Toujours en fait.
 

Great Joy - Yue Minjun - 1993
  
Totalitarisme, dictature, violence du collectif, assujettissement au contrôle social, rapidement le malaise nous étreint : les concepts ne sont pas tapis dans un coin de la toile, ils surgissent, ils s'imposent, mais, mais... dans un éclat de rire ! Yue Minjun avec ce rire (forcé ?) interpelle subtilement : le rire est-il une défense ? Ressort-il du déni ? Est-il une forme de tentative de détournement de la censure chinoise ?

L'exposition se poursuit au sous-sol avec des œuvres façonnées par l'humour ironique, voire féroce de l'artiste envers les dirigeants (les siens, mais aussi ceux de tous les temps, de toutes les époques) : les toiles évoquent les vanités, toutes les vanités, vanité de l'art bien sûr, vanité de l'existence, de l'action politique mais aussi des nouvelles technologies.
Yue Minjun propose au visiteur de réviser son rapport au temps de même que son rapport à l'image, rappelle comme sa manipulation est facile -et qu'il faut, sans cesse, se le répéter.

Et cet humour, acerbe, noir, ces plaisanteries désenchantées (désespérées ?) sont servies par une peinture non seulement extrêmement talentueuse, mais qui joue aussi avec l'histoire de l'art et ses codes, ses poncifs, ses chefs-d’œuvre consacrés.
  
The Death of Marat - Yue Minjun - 2002

Ceci dit, sa satire sociale est de plus en plus terrible à mesure que le temps s'écoule, ses œuvres les plus récentes le disent. Les aplats de couleur se foncent, les chairs des corps sont plus (dé)structurées, parfois semblent véritablement arrachées vives. Les visages se brouillent. Les identités s'effacent... Inexorablement.

Yue Minjun, l'ombre du fou rire, exposition prolongée jusqu'au 24 mars 2013
Fondation Cartier pour l’art contemporain
261 bd Raspail
75014 PARIS

Dans un tout autre genre figuratif, n'hésitez pas à vous intéresser au travail de Kehinde Wiley, qui s'amuse des maîtres et pastiche aussi leurs classiques.

6 commentaires :

  1. Qu'est ce que ces toiles sont belles et intrigantes ! J'y vois un peu de Magritte dans les ciels bleus et les nuages bien cotonneux....
    Comment comprendre "la mort de Marat", une oeuvre censurée? l'histoire gommée, niée ?

    Merci d'avoir pris le temps d'écrire ce billet !

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    1. ctte toile est placée à côté d'autres œuvres qui évoquent le gommage des personnages officiels par les régimes totalitaires au XXème siècle (grattage des photos, retouches), ainsi de toiles qui proposent des scènes vides de tout être humain : on gomme un dignitaire, puis un autre, et puis un jour, il n'y a plus personne à gommer, plus personne du tout dans l'image. C'est la logique de ces régimes qui est poussée à son comble et moquée, et en même temps, la peinture propose aussi une réflexion sur ce qui dure, c'est pour cela que je parlais de vanité : que reste-t-il vraiment de ces dirigeants ? Les places, les lieux sont certainement toujours là, mais la mémoire des hommes, leurs actions ? L'artiste pousse le spectateur à s'interroger. Le tableau "La mort de Marat" doit se penser dans cet ensemble de toiles qui est aussi une réflexion sur l'écriture de l'Histoire.

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  2. Je suis un peu étonnée d'avoir apprécié l'expo, car le motif des immenses bouches riantes est (très) récurrent et la peinture figurative n'est habituellement pas celle qui me parle le plus. Et pourtant, il ressort des toiles un existentialisme qui a remporté mon suffrage. Et il faut dire que les espaces d'exposition sont bien agréables à la Fondation Cartier...

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    1. Et voilà. Tu as trouvé le mot qui résume toute ma critique et l'anéantit en la condensant. Existentialiste. Trop brillante Lucie !

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  3. Il m'est toujours aussi agréable de lire les billets de Vive la rose et aussi les commentaires et ...les réponses aux commentaires ! Merci.

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