barre horizontale




25 avril 2013

Maine : les névroses familiales sublimées en une fresque sociale et féministe.

J.Courtney Sullivan n’est pas de celles qui disent : «je ne suis pas féministe, mais…» comme sa compatriote interviewée en début d’année, la chanteuse Beth Hart. L’américaine mène sa lutte pour les droits des femmes depuis de longues années. Comme journaliste, comme romancière désormais. Elle continue par ailleurs à militer pour certaines associations.

Son premier roman, «Commencement», traduit par «Les Débutantes» en France, avait d’ailleurs clairement pour sujet le féminisme. Ce livre m’avait autant émue qu’interrogée, la détermination enragée d’April me parlant tout autant que le pragmatisme ou les doutes des trois autres femmes.
Plus les mois ont passé depuis ma lecture l’année dernière plus j’ai reconnu dans «Les Débutantes» un roman qui ne me quitterait plus. J’appréhendais presque autant que j’attendais impatiemment le deuxième livre de J.Courtney Sullivan, acclamée par la critique des deux côtés de l’Atlantique…

Dans le passé, j’ai rédigé des chroniques de disques, et après un premier album parfait, on craint presque la sortie du suivant. On ne veut pas être déçue, et imaginer que l’artiste se dépasse et ou se renouvelle semble impossible. Certains artistes ressentent cette pression et ne s’en remettent pas, ils en deviennent otages et restent à jamais associés à une seule et unique œuvre.

Mais avec «Maine», pour revenir à notre sujet, rien de tout cela.
J’ai eu la chance, grâce   aux éditeurs français de l’écrivaine - Rue Fromentin - de lire l’ouvrage avant même sa sortie en librairie. J’ai découvert un tout autre récit que celui qui était conté dans «Les Débutantes» et qui inscrit définitivement son auteure dans la liste des écrivains qui me sont, nous seront désormais incontournables et inoubliables.

«Maine», roman impressionnant par sa densité et l’analyse psychologique des personnages, est à la fois l’histoire d’une famille particulière, ces Kelleher, descendants d’immigrés irlandais, et la nôtre. Dans chaque famille, il y a des secrets, des remords, cachés dans les tiroirs, tapis dans la profondeur des consciences et enfouis sous les  regrets.

Nous commençons le livre et un été particulier avec Alice, femme froide et calculatrice, matriarche d’une famille désunie depuis la mort de son époux, Daniel. Nous poursuivons le récit de cette saison selon le même principe littéraire que dans «Les Débutantes» : les narratrices se succèdent. Nous découvrons les pensées de Kathleen, sa fille aînée, mouton noir rejeté, de Maggie, fille de celle-ci et celles d'Ann Marie, belle fille d’Alice et belle-soeur de Kathleen. Alors que Maggie est écrivaine à New York, sa vie amoureuse est désastreuse tandis qu’Ann Marie accumule les tâches domestiques pour mieux oublier sa propre existence. Kathleen, fille préférée de Daniel, s’estime arrivée à une maturité qu’elle ne pensait jamais toucher du doigt.
De nouveau donc, quatre femmes. Leurs voix sont bien différentes, mais elles finissent par s’entremêler pour dire la violence des rapports familiaux, celle des liens du sang. 


«Cette phrase la terrifia. Elle avait vu trop d'Alice en elle-même - sa mesquinerie, ses jugements trop durs, son goût pour les disputes ou la colère. Il y avait des mots qu'elle était incapable de prononcer sans ressembler à sa mère.»


Mise à part Alice, qui sait sa fin proche et que l’on connaît dès les premières pages de la somme que représente le roman, aucun membre de la famille ne peut deviner que c’est le dernier été qu’ils passeront entre les murs de leurs souvenirs, dans cette demeure du Maine...
 
Cette fois, le féminisme de l’auteure n’est pas littéral. Il passe par la comparaison des destins d’Alice et de Maggie, «car Maggie finalement c’est Alice, ce sont les mêmes femmes, mais pas nées à la même époque» dit l’auteure.

J.Courtney Sullivan est une très grande écrivaine. Elle ne nous prend pas par la main : il faut se faire son arbre généalogique mental des Kelleher au départ, sans grande aide. C’est un tout petit prix à payer pour être immédiatement plongé dans les intériorités des personnages, de ces femmes qui se parlent tout en ne communiquant pas véritablement, et pour que ce dialogue de sourds nous captive.
Plus rien n’existe alors que les sanglots de Maggie et le vertige existentiel d’Alice.


«Parfois, il lui semblait que la génération précédente avait eu le loisir de commettre des erreurs, puis de rebondir. Maggie, quant à elle, avait toujours eu l'impression qu'un seul pas de travers risquait de ruiner toute son existence.»

«Maine» de J. Courtney Sullivan - Rue fromentin sortie le 2 mai

Nota bene : vous avez bien lu : j’ai parlé à Courtney ! Un second billet viendra demain compléter cette chronique littéraire, billet consacré à l’interview !

3 commentaires :