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29 août 2013

Rentrée littéraire 2013 #1 : Emmanuelle Heidsieck, À l’aide ou le rapport W

En 2015, le capitalisme a atteint son stade suprême, comme aurait Lénine. Enfin, maintenant on dit libéralisme, mais peu importe, il s’agit toujours de monnaie. Et justement, une petite sphère de gratuité résiste à l’envahisseur. Toute la société n’est pas totalement colonisée par l’argent. Des amis rendent service, des grands-parents gardent encore leurs petits-enfants, des voisins surveillent des chats, ce genre de choses.

Mais cela n’est guère plus tolérable : la solvabilité des entreprises d’aide à domicile, de services à la personne, toute une sphère du tertiaire doit être préservée de cette concurrence délétère.

Deux hauts fonctionnaires sont donc sommés de rédiger au plus vite un rapport sur l'ADS : l'aide, le don, le service.
Ce rapport doit permettre une rapide pénalisation de ces nouveaux délits en servant de socle théorique à cette criminalisation de l'aide. Deux personnages principaux : le jeune loup, A, auquel on a confié cette mission. Il n'en finit plus de se faire les dents sur B, placé sous ses ordres et qui avale du Xanax (entre autres) pour tenter de comprendre sa carrière qu'il termine à ce poste aussi prestigieux qu'amoral. L'anonymat de ces personnages, désignés par de simples lettres, rappelle la classification des êtres dans «Le meilleur des mondes» d'Aldous Huxley. Le professeur de Droit arrêté au début du récit est nommé, lui : Charles Birkwgzanst résiste...

Ce roman d'anticipation est vraiment original. J'ai rarement lu un livre qui fasse de la rigueur juridique une fiction littéraire aussi prenante. Un gros coup de cœur donc pour cette première lecture de rentrée littéraire !

«À l’aide ou le rapport W» de Emmanuelle Heidsieck- Inculte Laureli 2013
 
à lire par ailleurs, récemment paru :
«Science-fiction et science juridique», sous la coordination de Pierre-Jérôme Delage - IRJS Editions 2013

25 août 2013

Fragonard, l'invention du bonheur ... qui se lit sans ce dernier.


Plus rien ne va entre Sophie Chauveau et moi. Il y a longtemps, enfin, quelques années, j’avais redécouvert la peinture italienne avec elle. La trilogie Lippi-Botticelli-Vinci m’avait éblouie. Elle racontait la vie des peintres, dans une langue sans prétention, et, nous attirant dans leur intimité, nous passionnait pour les commandes de ces artistes illustres. Enfin, moi, j’étais passionnée.

Puis est arrivée cette biographie pénible sur Diderot, « le génie débraillé ». Un livre qui n’en finit pas, qui ressemble à du recopiage d’innombrables sources. On dirait que l’auteure a maintenant trop de temps pour écrire : ses romans enflent. Idem pour « Fragonard, l’invention du bonheur », sorti récemment en poche chez Folio, 534 pages au compteur.

Quid des retrouvailles de Sophie Chauveau avec la peinture ? J’espérais être à nouveau portée par celle que je considérais encore il y a peu comme notre Tracy Chevalier à nous. Mais ce roman est lourd, à l’instar de la biographie de Diderot. Un luxe de détails pénible, un encyclopédisme barbant. Le pire est sans doute lorsque le récit aborde la fin du XVIIIème siècle-début du XIXème, la dernière partie du livre. En effet, c’est à un cours ennuyeux d’Histoire de France que se livre l’écrivaine. De la Révolution à l’Empire, les dates sont égrainées, guère d’ellipse ni de subtilité, quant à ses commentaires, on s’en passerait : elle se fait presque intrusive. On doute franchement que ce soit Fragonard qui pense, ce sont plutôt ses opinions qu'elle lui prête.
Quel dépit…

Enfin, parce qu'il faut bien rire, j'ai été très amusée par un détail : dans la biographie de Diderot, celui-ci meurt en mangeant un abricot. Dans cette biographie de Fragonard, devinez-quoi ? Fragonard meurt d'un sorbet à l'abricot. Le fruit préféré de l'auteure ?

Reste que je ne saurais dénier à Sophie Chauveau un talent particulier : le choix de ses héros. Lorsque l’on commence une biographie, on souhaite la terminer, on veut apprendre, on y tient. Alors on garde le livre en mains, quitte à sauter des pages et soupirer quand l’ennui devient trop grand.

Après deux déceptions, son prochain roman ne viendra pas grossir les étagères de ma bibliothèque.

21 août 2013

La Maskarade de Kriki : adoptez le Fuzz !

Il y a urgence. Il ne vous reste que quelques jours et nocturnes pour visiter, à Chartres, dans la belle Collégiale Saint André, l’exposition « Maskarade ». Et vous enthousiasmer. Car Kriki est un artiste vraiment original, il manie un pinceau sûr de ses références et irrévérences à l’histoire de l’art comme au mainstream et à la scène alternative.
 
Dans les années 80, il a vingt ans et participe aux « Envahisseurs », groupe d’électro punk. Il est aussi, logique, de ce mouvement que l’on nomme maintenant officiellement le street art, et auquel des expositions commencent enfin à s’intéresser franchement. Ce  peintre qui a exposé dans les lieux les plus prestigieux de l’art contemporain a réalisé spécialement pour cette exposition temporaire à Chartres (il semble que cela soit coutumier dans ce lieu) une sculpture, « Katielo », qui bluffe par son étrangeté : une Pompadour à tête de cervidé aux bois élancés, géante, se tient assise, penchée vers un « Fuzz », un des nombreux personnages récurrents de Kriki, une sorte de fétiche polymorphe. Derrière-elle, des câbles jack s’entre-mêlent…

Katielo de Kriki - 2013 (photo vivelaroseetlelilas)
 
Passée la stupeur devant l’ampleur de l’imagination et le syncrétisme des symboles, on peut s’approcher des tableaux, tous plus foisonnants les uns que les autres. Mais peu optimismes, comme « Rak », peinture de guerre (quoi d’autre ?), ou toutes ces compositions dans lesquelles la nature semble disparaître, reléguée, devenir mythologique (un personnage, un reflet dans une cheminée, une évocation lointaine…) voire tout simplement menacée.
Peu de personnages véritablement humains chez lui, la post-modernité, le numérique, tout cela est présent, par contre les masques, essentiellement africains, jalonnent le travail de l’artiste - l’intitulé de l’exposition n’est pas un hasard (c’est aussi le titre d’une des toiles exposées, avec cette Pompadour aux bois repoussants…).
 
Bref, cet art contemporain « fusion », pour reprendre une expression musicale, mérite vraiment le détour et l’attention. 

Jusqu’au 25 août 2013

Kriki, « Maskarade »
Collégiale Saint-André
2 rue Saint André
28000 Chartres

Retrouvez sur le blog une autre exposition dans ce lieu.