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22 septembre 2013

Interview de Patricia Reznikov - La Transcendante , Rentrée littéraire 2013 #3 bis

Après le billet sur «La Transcendante» de Patricia Reznikov, l’auteure se livre ici au jeu des questions réponses…
Merci encore à elle et bonne lecture !


1- Votre choix de « La lettre écarlate » pour guider votre héroïne, Pauline, se fait plus évident à mesure que la lecture progresse. Mais sans trop en dire sur ce lien, ce livre occupe-t-il depuis longtemps une place éminente dans votre bibliothèque ? Y a-t-il un autre livre de Hawthorne que vous aimez ?

J’ai découvert « La lettre écarlate » lorsque adolescente je lisais les grands classiques de la littérature anglo-saxonne. Elevée dans une maison bilingue, où l’on parlait le français et l’anglais, par des parents férus de littérature, j’ai eu accès très tôt aux grands auteurs des deux cultures. « La lettre écarlate » reste pour moi un chef-d’œuvre absolu qui m’a profondément marquée à cause de son caractère universel, de son approche du bien et du mal, de sa vison profondément tragique et romantique et de son extraordinaire humanisme. C’est un roman très « américain », mais aussi paradoxalement très européen puisque Hawthorne a situé l’histoire d’Hester Prynne, son héroïne, dans un Boston encore très fruste, dans les années 1640, une génération à peine après l’arrivée des pèlerins du Mayflower. Ses habitants sont encore des Anglais qui ont bravé l’Atlantique afin de recommencer une vie au Nouveau Monde et de pratiquer leur foi librement. Ils y ont crée une communauté puritaine, austère et exigeante, qui devient elle-même rapidement intolérante et violente. Ce sont des hommes et des femmes neufs, mais pétris d’anciens préjugés. Il faut imaginer ces bostoniens en vêtements du XVIIe siècle, dans un Boston de rues boueuses et de maisons très simples, dominé par l’église en bois. La merveilleuse Hester, mise au ban de cette communauté parce qu’elle a osé aimer un homme, condamnée à porter cette lettre d’infamie cousue sur son sein -le A écarlate pour « Adultère »-  et qui doit trouver en elle les ressources nécessaires pour ne pas sombrer, pour réinventer sa vie, parle à toute adolescente qui se sentirait différente,  incomprise, ou amoureuse, ce qui est souvent le cas à cet âge !
« La maison aux sept pignons » est un autre très beau roman de Hawthorne, écrit juste après « La lettre écarlate ». Il y aborde le thème du mal trans-générationnel, de la culpabilité, de l’expiation. Si l’on se rend à Salem, ville de naissance de l’écrivain, à quelques kilomètres de Boston, on peut voir cette fameuse maison encore debout. Elle appartenait à l’une de ses cousines. Il s’en est inspiré pour créer une atmosphère de mystère et de malédiction très envoûtante.

2- À la fin de « La Transcendante », Pauline raconte « La lettre écarlate ». C’est une forme de thérapie, car elle sait très bien que son interlocuteur connaît ce livre. Néanmoins conseilleriez-vous de lire « La Transcendante » si l’on n’a pas lu le livre de Hawthorne ?

L’hommage à « La lettre écarlate » constitue un parmi plusieurs thèmes que j’aborde dans le roman. Je crois que mon livre est suffisamment indépendant du chef d’œuvre de Hawthorne pour pouvoir être lu seul. Mais il constitue aussi, j’espère, une introduction possible, modeste et forcément subjective à l’œuvre, à la vie de Hawthorne et de ses amis transcendantalistes et à l’environnement intellectuel et littéraire extraordinaire de l’Amérique des années 1850. Si je fais finalement raconter le roman par Pauline c’est, comme vous l’avez si justement dit, aux fins d’une thérapie. Mais c’est aussi, outre le plaisir égoïste d’approcher de l’œuvre au plus près, pour permettre au lecteur de comprendre de quoi il s’agit, de s’imprégner de la puissance et de la poésie du récit de Hawthorne.
 

graphisme © vivelaroseetlelilas

3- « La lettre écarlate » selon Georgia, est un livre sur la souffrance. Mais c’est aussi un livre sur l’art : la lettre qu’arbore Hester à sa sortie de prison est magnifique. Comme chaque artiste, selon Freud, elle a sublimé sa souffrance dans une œuvre. Pauline, elle, est graphiste. C’est aussi une artiste. Vous êtes-vous amusée à créer ce parallèle, ou bien est-ce votre immersion dans l’œuvre de Hawthorne qui vous y a amenée, par hasard ? Est-ce parce que Pauline, c’est un prénom qui commence comme le vôtre, et que vous avez été vous-même graphiste ?

Ce n’est bien sûr pas tout à fait un hasard si le prénom de Pauline commence par la même lettre que le mien et si j’en ai fait une graphiste, alors que j’ai été moi-même illustratrice pendant des années. Il y a toujours une grande part autobiographique dans mes livres, même si rien n’est livré de façon directe et que tout passe un processus de transformation. Il faut à mon sens pour créer une oeuvre se réinventer ! Quant à la sublimation par l’art, il est évident que la littérature, comme les autres formes d’expression, est un « lieu » qui nous permet, en tant que lecteurs, d’avoir accès au « vécu » sublimé de l’écrivain et d’y trouver des clés de lecture du monde pour mieux comprendre nos vies. C’est un miroir que nous tend l’artiste où nous nous retrouvons, dans la même humanité, dans une fraternité de destin, où nous pouvons confronter nos expériences existentielles. Nous comprenons alors que nous vivons les mêmes choses, sous les mêmes cieux, même à des siècles d’écart !

4- « La lettre écarlate » est souvent présenté comme un texte fustigeant le puritanisme de l’époque de Hawthorne. Lui-même, selon la préface de Julien Green, se lavait pourtant les mains avant de lire les lettres de sa fiancée. Cela n’a-t-il pas été ardu de passer autant de temps en si stricte compagnie ?
 
Le Nathaniel Hawthorne qu’il m’a été donné de côtoyer à travers ses œuvres, dans les éléments de biographie et sur les sites même où il a vécu, m’est apparu éminemment sympathique et humain ! C’est l’homme amoureux de sa femme Sophia avec qui il eut toute sa vie une relation merveilleuse, passionné par ses enfants, à l’écoute de leurs jeux, de leurs mots, allant jusqu’à écrire cette petite chronique touchante des trois semaines passées en tête à tête avec son fils Julian et le lapin de la famille (« Vingt jours avec Julian et Petit Lapin, par Papa ») qui m’a intéressé. C’est l’ami fidèle des Transcendantalistes, Emerson, Thoreau, Bronson Alcott, Margaret Fuller et d’autres, avec qui il partage tant de conversations, qui m’a touché. C’est aussi le jeune homme mélancolique, dont les écrits se vendent mal les premières années, puis l’homme mûr et vieillissant qui se désespère de la situation de son pays, en pleine Guerre de Sécession. C’est justement pour lutter contre la mainmise des pasteurs unitariens de l’université de Harvard dans les années 1830 que les Transcendantalistes ont souhaité une société plus libre, plus fraternelle, plus juste. Ils ont été des romantiques, des utopistes, des écologistes avant la lettre. Ils ont vécu en communauté, ont été végétariens. Ils ont été abolitionnistes et ont cru dans l’éducation et un certain féminisme. Ils ont été les premiers hippies, en somme !

5- Les Iroquois et leurs canots n’ont-ils pas été une récréation à contrario ?

En fait d’Iroquois, ce sont des Pokonohawsetts, une tribu que j’ai inventée de toute pièce en m’inspirant des tribus existant dans le Massachusetts. Si ces Pokonohawsetts sont là, c’est pour rappeler que les Etats Unis se sont fabriqués sur un génocide sans précédent, puisque tous les peuples amérindiens autochtones ont été spoliés, déplacés, décimés par les maladies apportées par les Blancs, convertis de force, parqués dans des réserves, anéantis ou assimilés. Le personnage de Blake, l’homme qui sauve Pauline des griffes du libraire-cyclope, est un philosophe qui s’intéresse aux cultures amérindiennes. Il est lui-même descendant d’immigrés russes, comme ma propre famille, et il fait le chemin à l’envers, vers les origines de l’Amérique, puisqu’il se préoccupe de la philosophie de vie de ces indiens Pokonohawsetts. Quant aux canoës, c’est une bonne manière pour Blake de proposer une promenade romantique et métaphysique à Pauline sur le mythique lac de Walden !

6- Avez-vous écrit ce livre d’après une idée récente, ou est-ce une œuvre que vous portez en vous depuis longtemps ? C’est une question tarte, mais que j’avais envie de poser !

Il n’y a jamais de questions tartes ! Je portais  cet amour pour « La lettre écarlate » en moi depuis longtemps. Mais je commence rarement l’écriture d’un livre avec une idée précise en tête. J’ai donc d’abord relu l’oeuvre avec l’idée vague de me rendre à Boston, pour me confronter aux lieux du roman et ceux de son auteur. Ce faisant, je me suis naturellement plongée dans des biographies. Les maisons, les lieux visités, tout hantés par la présence de Hawthorne et des siens, m’ont beaucoup parlé. Les lieux, l’ailleurs, les voyages, sont toujours pour moi une grande source d’inspiration. Une fois revenue à Paris, j’ai commencé à écrire sans très bien savoir ce que j’allais exactement dire de ce chef-d’œuvre. Je me suis laissée porter par l’inspiration et la magie de l’oeuvre  et j’ai laissé les  choses « remonter » à travers le filtre de mes souvenirs, de ma sensibilité, de mon inconscient. Les personnages sont apparus peu à peu, et le tout s’est « tricoté » de lui-même. C’est un processus difficile à expliquer mais qui m’émerveille toujours !

7- Votre livre, finalement, est un livre optimiste. « After all… tomorrow is another day » ?

Il me semble que je suis depuis toujours « branchée » sur le tragique de la vie. Et pourtant, mes livres sont souvent ressentis comme des livres optimistes, apaisants ! Tant mieux ! Même si je ne suis pas sûre d’être moi-même une optimiste tant le réel me paraît souvent effroyable. D’ailleurs mes personnages sont souvent des gens bancals, cabossés par la vie, à la fois blessés et extravagants parce que leur vécu douloureux les a forcé à se réinventer, à trouver en eux une force créative et leur a donné une vision particulière, « transversale » de l’existence. Mais ce dont je suis convaincue, c’est que la vie nous offre suffisamment d’expériences, belles ou douloureuses, pour nous métamorphoser et nous accomplir. Jusqu’au bout nous pouvons nous transcender, transcender la souffrance et en tirer des leçons de vie. Et nous créer nous-mêmes. Là se trouve peut-être mon optimiste… Alors, yes, tomorrow is another very interesting day…

2 commentaires :

  1. J'ai eu beaucoup de plaisir à lire ces échanges! Un grand merci à la rose et le lilas et à l'auteur! Une entrevue vivifiante, plongée passionnante dans le processus d'écriture! J'ai aussi envie de prendre le chemin de Boston! Je dois aussi relire la Lettre écarlate, j'avais complètement oublié que la lettre était si belle... Quant à la Maison aux sept pignons, j'en lis 10 pages tous les 3 mois, l'écriture me semble plus ardue, les événements plus diffus. Encore bravo à toutes deux!

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