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29 décembre 2013

Avec une légère intimité, Madeleine Malraux se raconte

C’est un livre déconcertant qu’ «Avec une légère intimité», qui nous fait entrer au sein du foyer de Madeleine et André Malraux. Journal intime recomposé de Madeleine, femme des années de pouvoir de l’homme de lettres, femme des douleurs refermées et des douleurs indépassables aussi. L’histoire du couple, qui s’est bâtie sur des deuils et s’est refermée sur d’autres deuils, inséparable de l’Histoire de France, indissociable de l’itinéraire d’écrivain de Malraux, tant il doit à sa compagne, est ô combien passionnante.


Son fil se déroule ici grâce à la petite-fille de Madeleine, Céline, laquelle a rendu possible ce projet éditorial de mémoires de sa grand-mère, la femme discrète de Malraux, en recueillant ses confidences et reconstituant ce qu’aurait pu être le journal de la pianiste. Je connaissais bien davantage Clara Malraux, celle de l’expédition catastrophique au Cambodge (Malraux pilleur de ruines…).

D’abord édité en grand format, c’est un poche moins impressionnant que l’édition initiale que je tenais entre les mains, lequel demeure néanmoins un très bel objet : le format permet de conserver une place de choix aux croquis de Malraux (nombreux «dyables»), aux photos et fac-similés (carte de voeux de Braque, carton de correspondance de Jackie Kennedy, etc).
 
On peut se demander ce que peut apporter la lecture des mémoires d’une «femme de», mais les mémoires d’une femme d’écrivain, d’homme politique sont tout à fait éclairantes pour montrer, en creux, tout ce dont a besoin un être pour faire exister pleinement son art. Et comme on le sait, souvent au détriment de son intimité, de ses proches, en négligeant le quotidien et en laissant cette affaire au dévouement de ceux-ci. Madeleine joua et assuma pleinement ce rôle de bonne fée de Malraux en épouse parfaite, élevant les enfants de Josette Clotis avec le sien, palliant l’absence de parents tragiquement disparus (son propre mari, Josette) et la distance d’André, superbe faire-valoir du ministre gaulliste lors des dîners parisiens et des voyages politiques.

Je disais que c’est un livre déconcertant, car, promise à un bel avenir de concertiste, elle ne s’offusque pourtant jamais de rester dans l’ombre, elle raconte ces conversations pendant lesquelles elle sait que ses interventions doivent rester limitées, elle est longtemps complètement soumise au génie de Malraux et ne questionne guère ce retrait - exceptionnellement, elle regrette qu’alors que le monde commence à s’émouvoir de la condition des femmes, son mari ne s’y intéresse pas. Il faut dire qu’elle goûte avec Braque, rencontre Nehru, plus généralement mène une vie que, sans doute, elle n’aurait pas mené aussi intensément sans lui.

«Avec une légère intimité», indication d’Erik Satie, un des compositeurs préférés de Madeleine Malraux, est un titre bien choisi : Madeleine se dévoile, mais ne se livre jamais.
Elle en conserve un mystère et une aura délicate.


«Avec une légère intimité : Le concert d'une vie au cœur du siècle» de Céline Malraux - Larousse & BakerStreet 2013

5 commentaires :

  1. Ne dis t-on pas : derrière un grand homme, se cache très souvent une femme...

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  2. Je vais le noter dans les pourquoi pas!
    Bonne fin d'année!

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  3. J'aime beaucoup les mémoires et ça doit être intéressant d'avoir justement le point de vue de celle qui reste dans l'ombre. D'autant plus si elle accepte cette place sans broncher. Une autre façon de voir les choses... Encore une de tes critiques qui va finir dans ma librairie Pinterest ;-)

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