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10 décembre 2013

Françoise Barbe-Gall : interview à l'occasion de l'élaboration de la nouvelle galerie TomBraining

Faisant suite à la publication de mon billet d’hier sur l’app « TomBraining La Galerie », une interview prolonge ce voyage dans l’Histoire de l’art avec un entretien mené grâce à la gentillesse de Françoise Barbe-Gall, auteure des textes de l’app. Celle-ci a bien voulu répondre à mes questions, me donnant ainsi l’occasion de vous présenter une passionnée.
Françoise Barbe-Gall a longtemps enseigné à l’École du Louvre, prestigieux établissement dont elle-même est issue, et elle a écrit plusieurs livres : « Comment regarder un tableau », « Comprendre l’Art moderne », « Comment regarder les impressionnistes »...

À dire vrai, j’étais assez surprise de découvrir son nom et celui de l’acteur André Dussollier dans l’élaboration d’une app web, mais je suis pleine de préjugés ! Contrairement à d’autres intellectuels, Françoise Barbe-Gall considère très prosaïquement le numérique, comme un autre moyen pour apprendre, découvrir, et se cultiver. Le support lui importe peu et elle n’est pas « inquiète », qualificatif qui est assez présent dans les discours actuels sur le savoir. Pour cette app, elle parle même de « plaisir » et de « chance » alors que ses éditeurs traditionnels restent frileux à l’idée de concevoir des projets numériques. Ce qui semble plutôt la chagriner, c’est le temps que nous perdons sur Twitter, mais je n’ai rien osé dire, puisque j’utilise moi-même sans doute trop ce fil ininterrompu de discussions… Bref, voici les principales questions que j’ai posées, et l’essentiel de ce qu’elle a répondu (parce que parfois, je n’ai pas retranscrit, j’ai préféré écouter studieusement, vous ne m’en voudrez pas).

Françoise Barbe-Gall © San Bartolomé

« TomBraining La Galerie », ce n’est pas un nom surprenant dans le marketing des apps qui se veulent tous évocateurs ?
 
L’origine de l’application s’inscrit dans un projet plus vaste, celui de la maison d’édition Tombooks, nom qui vient du fondateur de cette maison d’édition (Thomas Steinmann).
C’est l’affirmation d’une personnalité et d’une approche, avant d’être celle d’un produit. C’est une volonté d’insister sur l’artisanat, sur les personnes derrière la technique ! « Braining » s’est accolé rapidement à Tom parce qu’au départ l’app était avant tout ludique, il y avait surtout la partie jeu. Cette partie permet de toucher des gens qui n’ouvrent pas habituellement les catalogues d’exposition.

C’est donc un projet collectif, vous le portez à plusieurs ?

Oui, il faut insister sur le rôle de l’éditeur qui a vraiment voulu proposer des objets numériques en rapport avec ses passions, la musique d’abord, et puis l’art ensuite, très vite. C’est lui qui a voulu s’entourer de gens avec lesquels il souhaitait travailler pour développer les contenus souhaités. C’est un véritable chef d’orchestre du travail collectif, c’est un projet animé par un vrai passionné. Il y a là un mélange d’organisation technique, de convergences de sensibilités et d’exigences. Le projet a évolué au cours de son élaboration, et comme il se préparait à une échelle humaine, la discussion était possible, les interactions fructueuses.

Vous avez pensé les textes pour l’app, voyez-vous une grande différence entre la pédagogie à mettre en œuvre dans vos livres, vos conférences au sein de CORETA (l’association « Comment regarder un tableau »), et celle de l’application ?
 
Non, il n’y aucune différence, puisque l’éditeur m’a choisie parce qu’il était intéressé par mon travail, par mes livres, c’est donc la même démarche qu’il souhaitait, il n’y a pas eu de modification dans ma manière de travailler : montrer au spectateur qu’il est à la fois celui qui regarde, mais également le peintre, le sujet du tableau…

On peut s’étonner, dans l’application, de devoir associer une musique à un tableau, même si cela favorise effectivement l’attention, la mémorisation.

Il s’agit simplement d’une proposition, bien sûr c’est l’affirmation d’une subjectivité, mais il n’y a aucun sectarisme ici, au contraire un encouragement à la subjectivité de l’utilisateur : cela fonctionne puisque vous vous posez la question qu’aurais-je plutôt choisi comme accompagnement, moi, pour ce tableau ? Il s’agit aussi du prolongement de la première application de l’éditeur qui visait à rendre accessible la musique de Bach à un plus grand nombre. Le choix des musiques vous interpelle mais le choix des peintures vient de la même affirmation subjective, c’est un peu comme si on rentrait dans un appartement privé, ce n’est pas une exposition didactique globale, il n’y a pas forcément les tableaux que l’on s’attendrait à voir pour tel ou tel artiste.

Françoise Barbe-Gall © San Bartolomé

À ce propos, pas vraiment d’art contemporain dans la galerie, quelle raison à cela ?
 
D’abord, tout simplement, l’art contemporain c’est celui des artistes vivants. Et cela pose tout de suite beaucoup plus de problèmes de droits d’auteur! Il est très difficile d’obtenir tous les droits, pour une peinture contemporaine nous avons obtenu une cession de droits à titre gracieux… C’était le plus simple !
Par ailleurs il y a déjà énormément de choses à faire partager avec l’art classique, il est faux de croire que celui-ci est plus facile à comprendre car il serait dans la pure représentation. Il est plus difficile à comprendre même ! Qui sait aujourd’hui expliquer pourquoi la Joconde est si connue ?! Ceci étant dit, il y a aura notamment de la peinture abstraite dans la nouvelle galerie.

Donc cette nouvelle version sera une nouvelle galerie, une sorte de tome 2 plus qu’une évolution de l’application à proprement parler ?

Oui, et dans celle-ci il y aura plus de peintures abstraites, car la question est ainsi moins de savoir si c’est moderne ou contemporain que de revenir sur la fracture entre abstrait et figuratif, sur la fonction de l’art de transfigurer le monde, fonction délaissée : les artistes depuis la fin du 19ème montrent leurs propres fêlures, que le spectateur sent bien davantage siennes que lorsqu’il contemple une peinture de guerre moyenâgeuse, si terrible qu’elle puisse être. La proximité peut être extraordinaire pour le spectateur s’il se reconnaît dans le geste du peintre, mais la peur peut remplacer la fascination pour la vérité et alors le spectateur mis à face à lui-même peut vouloir fuir.

Comment s’est passée la collaboration avec l’acteur André Dussollier ?

Il fallait une voix, une intelligence, une sensibilité, et bien sûr un nom, et le sien s’est imposé avec évidence. Il a accepté avec simplicité de venir lire mes textes avec intérêt et compréhension, et ses questionnements pendant l’enregistrement ont permis un travail parfaitement concerté !

Le mot de la fin ?

L’intérêt de l’Histoire de l’art n’est pas d’asséner des connaissances mais de faire ouvrir les yeux, de faire concorder les sensations avec des significations. Il est regrettable qu’il y ait une confusion sur l’œuvre d’art : son prix inaccessible induirait un sens inaccessible… 


Je remercie encore Françoise Barbe-Gall pour sa disponibilité.

À mes lecteurs : Il est évident que pour les besoins d’une note de blog, j’ai opéré des coupes et retracé l’entretien ; une transcription intégrale n’avait pas lieu d’être ici.
Par ailleurs : j'étais tellement concentrée que j'ai oubliée de lui poser une question féministe comme à toutes mes interviewées, vous avez remarqué ?

2 commentaires :

  1. Merci pour ces deux notes fort intéressantes.
    J’ai acheté récemment "Comment regarder les impressionnistes" sur le nom de Françoise Barbe-Gall d’abord, mais aussi parce que les éditions du Chêne étaient pour moi synonymes de rigueur dans la reproduction des peintures (respect des couleurs).
    Compte tenu de vos éloges, je téléchargerai "l’app" mais je suis un peu inquiet des questions de colorimétrie (bien que mon écran soit calibré).

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    1. Je ne suis pas sans doute pas aussi calée que vous en la matière, mais il me semble que l'app est sans risques de ce point de vue :-D

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