barre horizontale




30 janvier 2014

Veuve noire : suspense dans le Montparnasse de 1918

11 novembre 1918. Les rues de Paris ne sont que liesse et bonheur. Pour quelques heures, on savoure la victoire sur le Boche et on se réjouit. Même s’il est terriblement difficile de s’arracher au souvenir de ceux qui sont tombés au champ d’honneur, tués à l’ennemi, fusillés pour l’exemple. Des frères, des maris, des pères. Léonie se promène au gré des mouvements de joie, la tristesse au cœur : Antoine est mort, enfin, disparu, mais c’est tout comme.

photomontage © vivelaroseetlelilas

La Grande guerre a tout changé, Léonie a le courage d’aller seule s’asseoir dans un café. Cela n’aurait pas été concevable avant : guère convenable ! Mais les hommes au front, les femmes ont investi les usines, le tertiaire, elles ont géré seules les petits soucis et les grandes fortunes. Alors Léonie, qui ne veut plus porter de corset, s’assoit dans ce café et se laisse offrir un verre. Edgar a combattu au chemin des Dames, comme Antoine. Il est séduisant, beau parleur. Léonie veut  vivre. Il devient son amant, elle lui parle de ce Montparnasse des artistes pour lequel elle respire, des peintres (Modigliani, Picasso, Foujita...), des poètes (Cocteau, Breton...). Léonie s’est affranchie, elle aussi : elle est devenue journaliste, critique d’art. Elle connaît Gertrude Stein. Lui, à sa demande, il lui parle de la guerre. Une chose en amenant une autre, il lui fait part de son intention de devenir marchand de tableaux. Mais pour l’instant, l’affaire consiste plutôt en un petit trafic – et Léonie de ne pas se contenter de recevoir Edgar chez elle, mais aussi des dizaines de toiles de ses amis désargentés… Elle est amoureuse, et ferme les yeux sur ses toiles à la provenance douteuse, comme elle jette son mouchoir sur les opinions réactionnaires d’Edgar.
 
Ce livre est captivant.  Le lecteur se retrouve rue de Rennes, entre le Dôme et la place Saint Sulpice dans l’immédiat après-guerre en quelques lignes. Pourtant, il ne peut oublier l’ouverture du roman : une bien sale tuerie à l’arrière du front, lors d’une mission de ravitaillement. Et un beau jour, Edgar disparaît. Léonie se mue en enquêtrice de charme, flanquée de Norbert, photographe de son état, un ancien combattant gazé qui a bien du mal à la suivre dans tous ses déplacements de femme qui se mue en garçonne. Qui est vraiment Edgar ? A-t-il été assassiné, lui qui se prétendait menacé, attaqué au couteau lors de sa première sortie avec Léonie ? A-t-il vraiment connu Apollinaire ?
Michel Quint choisit de se placer à l’orée des années folles, et l’on est entraîné à la suite de Léonie, personnage qui domine le roman avec autant de grâce que d’impertinence. Un roman policier et artistique, féministe, aux descriptions vives et enlevées, comme les réparties de Léonie Rivière. J’espère la revoir, si seulement son auteur souhaitait lui faire vivre d’autres périlleuses aventures !

29 janvier 2014

Blue Jasmine, quand San Francisco s'embrume...

Succès du dernier Woody Allen : Blue Jasmine faisait il y a quelques mois un carton en France, alors que la presse se délectait à nouveau des turpitudes du Maître dans sa vie privée (Mia Farrow laisait entendre au Vanity Fair américain que leur fils Ronan serait en fait celui de Sinatra).
 
Avec ce film, le cinéaste délaisse son tour d'Europe récemment passé par Rome pour reprendre le fil de ses saynètes américaines...


Où êtes vous, dîners, galas chics, réceptions précieuses ? Comme d'un songe, Jasmine s'est réveillée sans appartement de grand luxe, sans villa fastueuse où passer un WE reposant de futiles mondanités... Son mari a perdu son argent, leur argent. Il s'est tué. Ce n'était pas un homme d'affaires, c'était un escroc d'envergure nationale... Yasmine reprend donc ses esprits dans un monde sans amortisseurs pour ses émotions - mis à part les antidépresseurs.

Fin d'un long mariage d'argent et d'apparences, d'apparences auxquelles elle tenait plus qu'à tout autre chose. Il faut faire sans statut désormais, et l'ex femme de new-yorkaise rejoint alors à San Francisco Ginger, sa sœur. Il n'y a jamais eu de transformation en carrosse de sa citrouille pour Ginger, qui accueille pourtant aussi chaleureusement que possible cette sœur qui a longtemps eu honte d'elle, parent pauvre et ignorante des bonnes manières.
 
Choc des habitus, des habitudes, Cate Blanchett joue la grande bourgeoise jetée au bas de l'échelle sociale par les excès d'un monde par trop enivré de lui-même et de ses privilèges.


Rattrapée par la basse réalité matérielle de l'existence, Jasmine la socialite doit accepter un emploi de secrétaire médicale, prendre des cours du soir en informatique, cohabiter avec l'amant malpoli de Ginger.
C'est alors qu'accrochée comme à une bouée de sauvetage à son dernier Kelly, Jasmine rencontre un homme charmant, désireux de se lancer en politique...

Si vous n'avez pas vu «Blue Jasmine» en salle, la sortie du DVD vous réconciliera avec un Woody Allen complètement sarcastique, qui vous a peut-être manqué.

 «Blue Jasmine», un film de Woody Allen avec Cate Blanchett, Alec Baldwin, Peter Sarsgaard, Sally Hawkins - DVD TF1 Video 2014

26 janvier 2014

Londres par hasard, itinéraire de Tara Jupp, alias Cherry Merrywel

Attention, post à déconseiller aux garçons. J’annonce la couleur immédiatement, que l’on ne me tombe pas dessus à bras raccourcis. D’ailleurs, les filles qui ne goûtent guère la guimauve peuvent également arrêter ici même la lecture de cette note. Il faut dire que moi même me suis laissée empêtrer dans cette histoire d’Eva Rice, et qu’il a bien fallu une bonne après-midi d’hiver pour je termine enfin cet énorme pavé malheureusement assez dispensable.

Alors pourquoi cette opiniâtreté de fort mauvais aloi ? Tout simplement, «L’amour comme par hasard», malgré un titre français absolument niais, était génial. L’auteure y racontait une amitié de filles déjà, certes, mais on ne se débattait pas dans la chicklitt la plus pataude.
Ici, on retrouve certains des personnages de «L’amour comme par hasard», mais la narratrice, Tara Jupp, est un tel prototype d’oie blanche déniaisée par le Londres des années 60 que l’on s’interroge : Eva Rice a-t-elle voulu tant profiter du succès de son best-seller précédent qu’elle en a bâclé sans vergogne cette «Misinterpretation of Tara Jupp» ?

Croisant la route des Rolling Stones, hébergée dans une demeure victorienne conservée intacte dans son jus de papiers peints Morris, séduite par un photographe de mode, Tara Jupp devient en quelques semaines une star, Cherry Merrywel, par la grâce de sa voix incroyable -et des talents de son manager.
L’auteure ne recule devient rien et le conte de fées est déroulé comme il se doit, platement. Bien évidemment, en moins de temps qu’il ne faut pour le raconter, cette fille à papa de pasteur couche avec le premier beau gosse venu. Pendant tout le début du livre, Tara est obsédée par tous les principes moraux assénés par son père, mais il suffit d’un trajet à Londres pour que sa stricte éducation disparaisse comme par magie et qu’elle n’éprouve qu’une vague culpabilité à l’idée de boire comme un trou comme de coucher sans être mariée.

 
Le pire n’est pas de nager en pleine caricature du Swinging London, c’est que le livre est beaucoup trop long et que l’on s’ennuie ferme.
Alors bien sûr, Eva Rice sait ménager des effets d’annonce et le minimum de suspense qui fait que les pages se tournent facilement. Mais si vous devez lire un livre d’elle, limitez-vous à «L’amour comme par hasard»... à conseiller également aux garçons.

21 janvier 2014

Concours Frida Kahlo : l'autoportrait au collier d'épines tiré au sort


Il faut le dire, rarement un concours n’a suscité de réponses aussi longues. Frida Kahlo passionne, c’est indéniable. Ses souffrances semblent trouver un écho particulier, vous avez été nombreux à citer  « La colonne brisée » comme votre œuvre préférée, même si certaines réponses ont été plus inattendues, comme l’unique apparition de « Ma robe est suspendue là-bas », un collage réalisé à New York par l’artiste. Bien d’autres ont été citées, « Sin esperanza », « Autoportrait avec un singe »… Je ne vais pas reprendre toutes vos réponses puisque finalement, de nombreux tableaux sont représentés : l’œuvre de la célèbre mexicaine est très connue !

photo © vivelaroseetlelilas

Mais il a bien fallu que les dés du hasard s’en mêlent pour ne choisir qu’un participant. C’est toujours difficile car on voudrait faire plaisir à tout le monde – le principe du concours exclut néanmoins cette idée, n’est-ce pas.
Lucie M., qui avait cité l’ « Autoportrait au collier d'épines » recevra donc l’exemplaire mis en jeu grâce aux Éditions Larousse ! Je remercie tous les participants, votre nombre me permet de continuer à organiser d’autres concours, les déçus seront peut-être les heureux d’une prochaine fois...

«100 chefs-d’œuvre de Frida Kahlo» de Gerry Souter, trad. fr. de Karin Py - Larousse 2013

19 janvier 2014

À quoi rêvent les jeunes filles ? Au meurtre, répondait Violette Nozière

En 1933, une petite grue parisienne qui n’a pas vingt ans empoisonne ses parents. Comment Violette Nozière, jeune fille qui voulait sa part des années folles alors que celles-ci se terminaient dans une nouvelle montée des périls, a-t-elle pu préméditer pareil geste ?
Cette affaire agite la presse, passionne les foules, méduse et fascine les artistes.
Violette Nozière est «mythologique jusqu’au bout des ongles» pour Aragon.


photo © vivelaroseetlelilas

La réalité dépassant toujours la fiction, la vie de la Parisienne mythomane a déjà fait l’objet d’adaptations diverses, notamment au cinéma. Après «L’affaire Violette Nozière», de Moca et Leclercq l’année dernière chez De Borée, c’est chez Casterman que l’affaire criminelle est à nouveau dépeinte en BD.
 
Camille Benyamina (décidément, encore une élève de l’école Emile Cohl) est une surdouée du dessin. On peut acheter l’album rien que pour exposer sa couverture, hypnotique portrait de l’empoisonneuse. Tout au long de l’album, les cases évoquent les photographies des années 30, les teintes foncées, sépia, violet, etc, plongent le lecteur dans l’ambiance d’un film noir en focalisant son regard sur Violette, fourrure au col et fards soutenus… C’est elle que le lecteur cherche à comprendre.
Que trame-t-elle derrière ses yeux immenses ? Voulez-vous vraiment vous y plonger ?
 
Attention, danger…


17 janvier 2014

Le joli mois de mai, la campagne menaçante d'Emilie de Turckheim

Ce livre, j'aimerais pouvoir vous dire : allez-y courrez l'acheter, fiez-vous à moi. M'arrêter là, savourer à distance votre plaisir, votre effroi, la petite larme des plus sensibles.
Mais je suis partie pour une critique, et forcément, je ne peux pas simplement faire ça. Je pourrais aussi vous dire : « Le joli mois de mai », c’est un peu « Dix petits nègres » plus « Des souris et des hommes ».
 
Évidemment, c'est terriblement réducteur, car Émilie de Turckheim a écrit une œuvre sinon très originale du moins bien à elle, et j’ai découvert une jeune auteure de talent. Mais « ça pose un cadre ». 
 
C'est une formule qui pourrait sortir de la bouche d’Aimé, qui raconte l'histoire de ce si joli mois de mai. Au début du livre, il nous avertit : il ne sait pas raconter les histoires. Et tout de suite, le lecteur sent qu'au contraire, il va savoir parfaitement nous la raconter, son histoire…

En ce joli mois de mai, donc, en ce mois dont la devise est « fais ce qu’il te plaît », Aimé s’affaire. Il doit recevoir les héritiers désignés par le testament de Monsieur Louis. Aimé a toujours vécu chez Monsieur Louis, dès son enfance à s’occuper du potager, devenant vite un homme à tout faire indispensable dans la maison de campagne/hôtel de chasse de Louis.
Mais maintenant, le maître de maison est mort, une mort violente, et ses héritiers arrivent un beau soir pour empocher le pactole : la maison, les bois et l’étang … C’est un petit groupe très hétérogène – Monsieur Louis le misanthrope a-t-il prévu une farce post-mortem ?
 
« Qu’est-ce que c’est bête de penser que c’est les enfants qui ont besoin de serrer quelque chose de doux et de chaud dans leurs bras quand vient la nuit. »
 
Pour Aimé c’est difficile, il n’aime pas ces « têtes de chien », ces gens de la ville. De plus, il doit s’occuper de Martial, très défiguré, et très stressé – un accident a visiblement réduit sa maigre intelligence, et brisé son visage. Un idiot traumatisé, cela inquiète les voyageurs. Néanmoins, mus par l’appât du gain, ceux-ci se résignent à attendre la venue du notaire, le lendemain, se reposant sur Aimé...
 
« Le joli mois de mai » est un petit livre poignant. Servie par une écriture faussement naïve, l’intrigue est maline, elle nous entortille, on ne voit pas le polar poindre parce qu’on est pris dans les rets de l’émotion à mesure qu’Aimé nous raconte sa vie, celle de Louis, Lucette, celle de Martial, à mesure qu’il moque l’impatience des héritiers trop pressés. Autour d’Aimé, la nature n’est pas ensorcelante, ce n’est pas la campagne des vacances bucoliques. L’auteure dépeint une contrée figée dans le temps, dans ses solitudes, dans ses turpitudes… et je ne vous en dirai pas davantage !

Vous pouvez d’ailleurs découvrir les premières pages ici.
 
« Lucette dit que l’orgueil c’est utile contre le suicide et le vague à l’âme, et qu’il faut toujours en avoir un peu sur soi pour les jours où la vie exagère. »

13 janvier 2014

L'Astragale, le retour d'Albertine

«L’Astragale». Le roman d’Albertine Sarrazin, récemment réédité et préfacé par Patti Smith chez Pauvert trouve une magnifique adaptation BD grâce à Anne-Caroline Pandolfo pour le scénario et Terkel Risbjerg pour le (superbe) graphisme.

L’astragale est ce petit os du pied qu’Albertine se brise en s’évadant de la prison où elle purge une peine pour braquage. Nous sommes en 1957, Albertine a 19 ans. Elle racontera cela dans un livre paru en 1965 et qui prendra pour titre cet os qui l’empêche de fuir complètement. Recueillie par Julien, en cavale comme elle, elle est cachée dans des endroits plus moins glauques…
 
Albertine : un prénom d'emprunt choisi par Jean-Jacques Pauvert, qui évoque l'éternelle jeune femme (elle meurt à 29 ans) dans la préface au roman graphique. Comme l’Albertine de Marcel Proust, Albertine Sarrazin parle argot et aime les filles.
 
Mais pas que, puisque Albertine tombe éperdument amoureuse de Julien, qui la protège mais est aussi un quasi-souteneur, et Albertine de faire le trottoir, plus ou moins pour lui.

Le dessin de Terkel Risbjerg est plutôt rude, âpre comme le destin d’Anne-Albertine : charbonneux, épais. Il se fait plus tendre pour les deux amants, mais la noirceur reste omniprésente.

Après «Mine», précédente création du couple, j’ai beaucoup apprécié cette nouvelle collaboration à quatre mains. Lecture à réserver cependant à un moment de large optimisme : si les années 50 disparaissent derrière le récit, c’est sans doute pour mieux souligner son intemporalité...



«L’Astragale» d’Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg d’après Albertine Sarrazin - Éditions Sarbacane 2013