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17 février 2014

Et nos yeux doivent accueillir l’aurore : un roman réaliste, social et féministe

Il est de ces livres qui vous donnent le sentiment d’être plongés dans une époque antérieure avec cette certitude que ce que le roman vous conte, la vie vous l’aurait appris. De vous la montrer telle qu’elle était il y a vingt, cinquante ou cent ans.

«Et nos yeux doivent accueillir l’aurore» ramène le lecteur aux États-Unis, en 1968. Ann et Georgette sont colocataires, elles commencent leur apprentissage universitaire à Barnard (New-York). Pour des raisons bien différentes, aucune des deux femmes ne mènera à son terme le cursus envisagé...
Ann vit son engagement politique chevillé au cœur et à la raison - jusqu’à la déraison ? Georgette, issue d’un milieu défavorisé, au contraire d’Ann, élevée dans l’opulence, est agacée par son militantisme, qu’elle juge parfois très durement. Au début de leur cohabitation, Georgette ne veut d’ailleurs rien avoir à faire avec celle qui a demandé à partager une chambre avec «une fille venant d’un monde aussi différent du sien que possible».

«Je n’avais pas encore compris que, contrairement à ce que la jeunesse se targue d’être - tolérante, adepte de la libre pensée et de l’égalité-, elle est surtout critique, intransigeante, moralisatrice et snobinarde.»

Pourtant, alors que Georgette vieillit, malade, et qu’elle se met à rassembler ses souvenirs, c’est beaucoup d’Ann dont il est question dans ses mémoires… d’Ann, mais aussi de sa petite sœur Solange, la fugueuse, hippie, devenue droguée et mythomane.

Sigrid Nunez raconte par la voix de Georgette les deux destins parallèles de ces amies de chambrée brouillées parce que Georgette a admiré les yeux verts de l’amant d’Ann, des yeux «dont la superbe couleur provient du viol d’une de ses ancêtres esclaves par un fils de pute, propriétaire d’une foutue plantation».
Dans l’Amérique de la lutte pour les droits civiques, celle de la mobilisation contre la guerre au Vietnam, de la révolution sexuelle, les deux femmes font des choix bien différents. Ann se radicalise, rompt complètement avec sa famille, tandis que Georgette, traumatisée par la sienne, tente de construire un véritable foyer, se marie deux fois et prend en charge sa sœur. Ann décide de s’habiller le plus simplement possible, Georgette travaille pour un magazine féminin. Leurs choix, en miroir, forcent le lecteur - et encore davantage la lectrice, sans doute- à se demander de quelle femme il se sent le plus proche.
L’arrière-plan historique n’en est du reste pas un : il ne s’agit pas là d’ambiance, les opinions des protagonistes sont explicitées longuement, les débats politiques retranscris. Sur la révolution sexuelle par exemple, «l’âge d’or que c’était pour les routiers», les paradoxes et les contradictions de cette période idéaliste sont plusieurs fois au cœur de l’intrigue.
D’ailleurs, le récit ne respecte pas une franche chronologie linéaire mais use de tours et de détours temporels, se concentrant bien davantage sur les principes qui ont guidé les actions des personnages que sur leurs actes.

«Et nos yeux doivent accueillir l’aurore» est un formidable roman, plein d’illusions et de musique, de désespoir et de drogues, mais c’est aussi un livre fourmillant de questions éthiques : jusqu’où l’engagement politique peut-il mener ? Doit-il mener ? Quel sens donner à la ténacité christique d’Ann ? La résilience de Georgette s'apparente-t-elle au renoncement ?
Sigrid Nunez nous confronte à ces interrogations morales, comme J.Courtney Sullivan nous obligeait à penser les différentes voies que peut emprunter le féminisme dans «Les Débutantes».

Un roman réaliste, social et féministe à lire absolument.
 

2 commentaires :

  1. Hum, merci pour ta critique, j'ai ressenti la même chose que toi il semble! Je me suis sentie plognée dans une ambiance toute particulière dure d'en sortir d'ailleurs. Encore un très bon livre de ces éditions!

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    1. C'est tout à fait vrai, j'ai également eu des difficultés à m'extraire de ce récit, extrêmement prenant...

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