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27 avril 2014

Le chant d’Achille : une réécriture flamboyante

Rien d’étonnant à ce que Madeline Miller, aussi brillante qu’elle soit, ait mis dix ans à écrire son «Chant d’Achille». La guerre de Troie est censée avoir duré une décennie, et son roman inspiré par les chants de l’Iliade consacrés à Achille et Patrocle nécessitait sans doute une aussi longue période de gestation créatrice.
Avec l’auteure, nous retournons à l’âge héroïque des personnages mythologiques de l’Iliade. Dans ce passé mythique, le merveilleux tient une place prépondérante : non seulement les hommes et les dieux se mêlent, se côtoient, s’aiment et se déchirent, mais surtout dieux et même divinités mineures manipulent les mortels pour servir leurs causes et intérêts, ici dans le conflit qui oppose les Grecs aux Troyens.
Dans ce tourbillon de passions, Madeline Miller isole l’histoire d’amour qui unit Achille et Patrocle. Bien qu’il reste quelques voix dissonantes pour la contester, la majorité des hellénistes s’accorde sur son évidence.
 

graphisme © vivelaroseetlelilas

On assiste donc à la rencontre entre Patrocle et Achille lorsque le premier, fils de Ménoetios, est exilé à la cour du roi Pélée après avoir tué un camarade. Cette punition se transforme en joie puisqu’il devient rapidement l’ami d’Achille. Ils vivent un court bonheur sans nuages lorsqu’ils bénéficient de l’enseignement du centaure Chiron, à l’abri du monde. Par la voix de Patrocle, une narration à la première personne qui n’a donc aucun rapport avec celle d’Homère, le lecteur est ainsi guidé dans l’épopée de façon originale.

«Toujours plus hardi que moi, Achille enlaça le centaure et passa ses bras autour de lui à l’endroit où son flanc de cheval cédait la place à la chair humaine. Le messager qui attendait un peu en retrait s’agita, mal à l’aise.
-Achille, dit Chiron. Te souviens-tu du jour où je t’ai demandé ce que tu ferais quand les hommes voudraient que tu te battes ?
-Oui, répondit Achille.
-Tu devrais réfléchir à ta réponse.
Un frisson me parcourut, mais je n’eus pas le loisir d’approfondir davantage

Madeline Miller s’inspire évidemment d’un texte d’une immense puissance, mais elle-même écrit un roman haletant : comme Patrocle, le lecteur tombe amoureux d’Achille, vit avec angoisse chaque péripétie terrible alors même qu’il en connaît le dénouement. Il y a pour le lecteur une sorte de vertige dans son identification au narrateur, à Patrocle : ce dernier connaît les prophéties concernant Achille, Aristos Achaion, le meilleur des Achéens, comme le lecteur connaît les circonstances dans lesquels les héros vont trouver la mort, et, cependant, jusqu’au bout, le suspens demeure.

Le récit épique de l'Américaine est une réécriture qui ne pourra laisser indifférent : le passage d’une forme classique à une forme moderne prend le risque de la vulgarisation, auquel on peut être opposé par principe - ce qui n’est pas mon cas.
Personnellement, j’ai été particulièrement émue par «Le chant d’Achille». L'épopée de Madeline Miller respecte le texte d’Homère, même si toute adaptation comporte sa part nécessaire de «trahison» : certes, l’auteure fait par exemple de Thétis une mère bien plus dure que celle de l’Iliade, méprisant la douleur de son fils lors de la mort de Patrocle, alors que dans le texte d’Homère, elle promet de veiller sur sa dépouille. Cependant, Madeline Miller a expliqué en interview qu’il était facile d’extrapoler cette haine : ce n’est pas Patrocle que Thétis rejette, c’est son humanité, par ailleurs, la romancière rappelle que la jalousie des dieux est sans limites. Il n’était pas incohérent d’altérer de cette façon le caractère de la Néréide.

Bref, Madeline Miller aurait raison de toutes vos objections. Je vous conseille son livre, à découvrir comme un commentaire d’Homère, comme une introduction à l’Iliade, ou simplement comme le passionnant roman qu’il est avant tout.

«Le chant d’Achille» de Madeline Miller - Rue fromentin 2014

Sur le blog, vous pouvez retrouver ici une autre réécriture inspirée par la mythologie grecque.

6 commentaires :

  1. C'est très intéressant comme démarche. Je vais le mettre dans ma wishlist, car j'avais beaucoup aimé lire l'Illiade.

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  2. Vive La Rose et Le Lilas nous invite, passionnément, à une lecture qui promet aux lecteurs avertis d'Homère un regard neuf sur une oeuvre fondatrice. Rappelons le jugement de Victor Hugo sur Homère :" Le monde naît, Homère chante. C'est l'oiseau de cette aurore." Il ne reste plus qu'à souhaiter aux lecteurs encore novices d'entendre dans "Le Chant d'Achille", avec tout le bonheur que nous en promet l'article, la mélopée de l'éternel aède : et de se laisser enchanter à leur tour par la source de cette réécriture. Merci, Vive La Rose et Le Lilas !

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    1. Merci pour ce commentaire érudit et bonne lecture :)

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  3. Je le note sans tarder, j'adore les réécritures des textes antiques.

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    1. Et celle-ci vaut vraiment le détour en librairie !

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