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1 juillet 2014

Le bonheur en prime : interview d'Emmanuelle de Boysson

Surprise ! Pour prolonger la critique du roman d’Emmanuelle de Boysson, celle-ci a accepté de répondre à quelques questions... entre «lilas’girls» !


1- Votre dernier livre intervient après une trilogie de romans historiques... Le processus d’écriture est-il différent ?

Emmanuelle de Boysson : Pas vraiment. Mon style est le même, ma petite musique, mon rythme, je suis comme un artisan, je travaille beaucoup mes textes, j’allège, j’enlève adverbes, adjectifs et clichés. Il faut que ça sonne juste, qu’il n’y ait pas de psychologie mais que l’action, les détails en disent long. Comme chez les romancières anglaises que j’aime, Virginia Wolf, Edith Wharton… J’essaie toujours de ne pas ennuyer mes lecteurs, d’allier comique et tragique. Je crée mes personnages de la même manière en me servant de ma palette d’émotions, des différentes facettes de ma personnalité. J’ai été comédienne et j’ai appris à construire un rôle avec mes « équivalences ». Je rêve beaucoup, j’essaie de me mettre dans la peau de mes personnages, de leurs donner des défauts, des obsessions, de leur créer un passé. Ma petite cuisine ! Ils sont très désobéissants, me font des farces, m’échappent, me surprennent et j’ai parfois du mal à les retenir ou plutôt à contenir mes pulsions qui les font tomber dans des pièges, se perdre, souffrir. Comme ce pauvre Gaspard, le maître d’hôtel de Jules Berlingault. Maniaque, inhibé, jaloux, retors, il cache un drame et des blessures. Son destin est terrible ! Mes héroïnes, Emilie, Blanche et Marquise vivent des passions dangereuses. Elles sont parfois naïves, comme Blanche embarquée dans l’affaire des poisons…. A la différence de ma trilogie, je n’ai pas fait de recherches historiques pour «Le bonheur en prime», mais j’ai parcouru l’île de Ré, tourné autour d’une propriété qui m’a servi de décor, visité l’hôtel de Thoiras, des boutiques, une abbaye en ruines… toute une enquête ! Et puis, j’ai cherché des bons vins pour mon Berlingault et tout ce qui puisse donner de la chair à l’histoire.

 
photomontage © vivelaroseetlelilas

 2- Un vent d’optimisme souffle sur la littérature, à tel point que les critiques parlent désormais de « feel good book » comme de « feel good movie » pour désigner ces œuvres qui donnent le sourire. Vous aussi souhaitez rendre les gens heureux, comme Jules ? A ce propos, Berlingault m’a fait penser au personnage des « Auto-tamponneuses » de Stéphane Hoffmann, Pierre, même si bien sûr Jules est bien plus lumineux ! De bons vivants tous les deux, et un peu décalés.

E. de B. : Le qualificatif de « feel good » a un côté méprisant. Ne vous fiez pas aux apparences, mon roman est une comédie satirique, un pastiche de polar. J’ai voulu m’interroger sur le désir de rendre les autres heureux. Est-ce pour se sentir utile, est-ce égoïste ? Derrière son air débonnaire et farceur, Jules manipule ses invités ! Lorsqu’il leur lance un défi : « Vous aurez ma fortune si vous me prouvez que vous êtes heureux et unis », il leur tend une carotte. Se joue d’eux, pas dupe. Je me suis moquée du diktat du bonheur d’aujourd’hui. Etre heureux à tous prix, penser que l’argent va tout résoudre, est une illusion. Mais Jules est un magicien, un metteur en scène. Son pari ? Si ses invités jouent la comédie au début, ils finiront par devenir ce qu’ils jouent, une seconde nature. Le théâtre est thérapeutique. Mon roman est une invitation à la fantaisie qui permet de se dépasser. Une réflexion sur le jeu des apparences, la peur de réussir, le sens de l’adultère, du bonheur. Jules s’avère un révélateur de talents, un Pygmalion. Il incarne une conception du bonheur : tout est dans le regard, la confiance, la permission qu’on se donne de réaliser ses désirs, de croire en ses rêves. Oui, vous avez raison, Jules ressemble au Pierre de Stéphane Hoffmann, un écrivain de talent, réjouissant. A 90 ans, il aime les Coronas, le Mouton Rothschild, le civet de lapin, n’a que faire des conseils des médecins ni de son neveu qui veut le mettre sous tutelle. Il veut transmettre sa belle philosophie. Son bon plaisir !

3- Le choix de faire de Gaspard le narrateur est très fort, il vous permet la satire. Était-il nécessaire d’en faire un «affreux» ?

E. de B. : Oui ! J’adore les méchants. Pour une romancière, c’est un plaisir sans nom de créer un personnage aussi tordu que ce majordome. La relation maître-valet fait partie du théâtre de Molière avec Scapin, Sganarelle. Je me suis inspirée de la série Jeeves, des Vestiges du jour. Gaspard est un vieux garçon de soixante ans, obsessionnel, fourbe, cupide, comploteur, un Sherlock Holmes parano ! Il a des excuses : il a été élevé à la dure par sa mère, il a appris à être servile. Il espère hériter, ce qui n’est que justice. Et puis, il a été amoureux fou de Violette. Possessif, terrifiant, son vrai visage se démasque peu à peu. Il représente la part d’ombre, le contre point nécessaire, Jules, la part solaire. Le décalage se creuse au fil du texte entre lui et les quatre voisins. Il note leurs duplicités, leurs disputes, leurs tromperies. Il sait où il va et jusqu’au bout, on ne sait pas si les invités vont tomber dans ses pièges diaboliques. Je le comprends. Il y a un peu de moi chez lui. Il m’est arrivé de vouloir me venger…. Je tiens mon journal… Je ne vous en dirai pas plus !

4- «Le bonheur en prime» réunit peu de personnages, et la diversité des lieux d’action est relative. Aurait-il pu être une pièce de théâtre ?

E. de B. : Absolument. D’ailleurs, l’idée m’est venue en lisant la pièce d’Evreïnoff, «La comédie du bonheur» jouée en 1926 au théâtre de l’Atelier avec Charles Dullin. Puis adaptée au cinéma par Marcel L’Herbier. J’ai voulu créer un huis clos, me limiter à peu de personnages. Ils se détestent, leurs caractères sont incompatibles. Les ingrédients d’un scénario, d’une pièce à rebondissements. Racine disait : en un lieu, en un jour… Le roman se passe pendant les quinze jours des vacances de Pâques, au début à Paris, puis à l’île de Ré que je connais bien.

 

5- Pourquoi l’Ile de Ré ? Un rapport avec votre participation au jury du prix « L'Île aux livres/La petite cour » au salon du livre de l’île de Ré ?

E. de B. : Nous avons une maison à Sainte-Marie La Noue, près de La Flotte et je viens à Ré depuis plus de trente ans ! Quant au prix, j’en suis très fière. Le jury 2014 est formidable : Patrick Poivre d'Arvor, Madeleine Chapsal, Emmanuelle de Boysson, Mazarine Pingeot, Baptiste Liger (L'Express) - Mohammed Aïssaoui (Le Figaro littéraire) –Elisabeth Chavelet (Paris Match) - Pierre Vavasseur (Le Parisien) - France Cavalié (Télé 7 Jours) - Marie-Madeleine Rigopoulos (France Inter) - Karine Papillaud (Le Point) - Claire Julliard (Le Nouvel Observateur) - Arthur Dreyfus (France Inter), Joschi Guitton (Organisateur du salon) et Stéphane Guillot (organisateur du salon). Nous avons attribué  Le Prix L’Île aux livres/La Petite Cour  à Clélia Anfray pour «Monsieur Loriot» paru chez Gallimard. Remise lors du salon, le 8 et 9 août.


6- Sur ce blog, priorité à la création féminine. Pouvez-vous raconter en quelques mots l’aventure du Prix de la Closerie des Lilas dont vous êtes présidente ?

E. de B. : Votre joli blog s’appelle Rose Lilas, c’est un signe ! Nous sommes des lilas’girls ! Le prix de la Closerie des Lilas a été fondé il y a neuf ans par une bande de journalistes/ romancières et Carole Chrétiennot, responsable de la communication du Flore et de La Closerie des Lilas. Le jury est à la fois tournant puisque nous invitons tous les ans des personnalités du monde des arts, des lettres, de la politique, des médias et constitué d’un noyau dur de six permanentes chargées de la pré-sélection et de l’organisation. Nous couronnons en avril un roman de talent écrit en français par un femme. Ce qui prime, c’est l’amitié, le désir de mettre en lumière un auteur, de défendre la littérature féminine. Nous avons la chance de remettre le prix dans ce lieu mythique fréquenté par Verlaine, Baudelaire, Picasso, les peintres du Montparnos, Alfred Jarry qui tirait sur les vitres pour « rompre la glace », Hemingway, Sollers… mais aussi des femmes, comme Sagan, Juliette Gréco !  Une aventure fabuleuse portée par une belle énergie, des femmes formidables !

7- Une dernière question sur l’adaptation audiovisuelle qui est en préparation... Qui voyez-vous dans le rôle de Jules, dans l’idéal ? J’imagine Benjamin Biolay parfait pour le rôle d’Antoine !

E. de B. : Pour Jules, je verrai bien Galabru, Claude Rich ou Samy Frey. Quant aux autres acteurs, le réalisateur décidera. Je préfère ne pas intervenir, mais je me réjouis beaucoup de ce projet. La productrice y croit beaucoup. Une belle rencontre. Une deuxième vie pour «Le bonheur en prime» !

8 commentaires :

  1. Toujours aussi passionnant d'entendre un auteur parler du processus de création.

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    1. Oui, c'est entrer dans leur petite cuisine comme dit l'auteure !

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  2. Tout à fait d'accord ! C'est magique de voir décrite la relation de l'auteur avec ses personnages (clin d'oeil à Queneau, Le Vol d'Icare?).

    Par contre, je ne suis pas d'accord avec le fait que l'attribut "feel good" est méprisant ! Au contraire, il contient tout le soleil et l'humour des comédies californiennes :). Et il n'enlève rien à la complexité satirique d'une oeuvre ! Un des premiers "feel-good movie" il me semble, a été Little Miss Sunshine, et on y parlait de cadavre, de Nietzsche et de dépression proustienne !

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    1. Tout à fait, j'en ai même discuté avec l'auteure, je me suis expliquée sur l'emploi de ce qualificatif, mais aucun écrivain n'aime les étiquettes, c'est bien normal ;)

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  3. @ Zon
    Un, personne et cent mille...

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  4. @ Luigi P.

    Ne veux-tu pas plutôt dire, (du même auteur), "Six personnages en quête d'auteur" ?

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  5. @ Zon
    Toutafé ! (Mon modeste propos ne visant au départ qu'à faire le lien entre Raymond et Luigi.)
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    HUBERT
    Un roman que je venais à peine de commencer, une dizaine de pages environ, quinze au plus, et voilà que le personnage principal, à peine esquissé disparaît. Comme je ne puis évidemment continuer sans lui, je viens vous demander de me le retrouver.
    MORCOL (rêveusement)
    Voilà qui est bien pirandellien.

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    1. Merci @Zon et @Luigi pour cet échange, digne des "Papous dans la tête" !

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