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10 juillet 2014

Vies et mort de Vince Taylor, l’archange du rock dans toute sa noirceur

Le «Dictionnaire des destins brisés du rock» de Bruno de Stabenrath ne fait aucune mention du chanteur de «Brand New Cadillac». Vince Taylor ne s’est pas suicidé, personne ne lui a tiré dessus et il n’a pas non plus succombé à une overdose d’héroïne. Bien sûr, tout cela aurait pu lui arriver - plusieurs fois, même. Et on pense à Eudeline résumant Vince : «toutes les sensations et la tension du rock’n’roll, ces blessures non refermables et ce relent de suicide.»  Mais voilà, son exil suisse qui était sans doute l’aventure de trop a fini par le faucher presque bourgeoisement, dans son lit, d’un cancer des os.
 
photomontage © vivelaroseetlelilas
 
Brian Maurice Holden mérite pourtant amplement qu’on le qualifie de destin brisé du rock, tant ce dernier l’a anéanti. Il y a des gens que cette musique maintient en vie : on annonce un nouvel album d’AC/DC, les Rolling Stones sont increvables, mais alors que ces papys se produisent encore et toujours, certains ont porté le rock’n’roll comme une croix.
Dans «Vies et mort de Vince Taylor», Fabrice Gaignault nous passionne pour la déchéance de «l’archange noir du rock», pour ses vies multiples, pour ses égarements.
On croise dans ce livre Gene Vincent, Cochran, Lennon, sans compter Bardot et Piaf bien sûr, celle dont la légende dit qu’elle l’adouba, un soir à l’Olympia : «Vous alors, vous êtes bath !».


Car Vince Taylor vécut l’essentiel de sa carrière d’artiste en France, ou plutôt son absence de carrière. S’il y a du beau monde dans cette biographie, si Bowie s’est inspiré de Taylor pour Ziggy, il y eut dans les vies de Taylor/Holden beaucoup de malheur, de misère et de cochonneries. C’est un homme violent, camé, parfois à moitié fou et d'autres fois complètement illuminé. Il frappe les femmes et les hommes le tabassent, il se traîne, clochardisé, de mansardes en canapés d’amis lorsque ladite carrière n’est plus qu’une succession de concerts dans des salles misérables, à la suite desquels d’ex-greasers offrent en pâture au rocker édenté leur femme ou leur fille. Des filles, Vince Taylor n’en manquera toutefois jamais. Sur la scène du Théâtre de l'Empire, à Paris, en 79, Vince est fatigué, il a l’œil éteint et quarante ans mais il y a quand même une jeune blonde (elles sont toujours blondes) pour monter le vamper sur scène. Que ce soit avec les musiciens, avec ses amis, avec les femmes, «Vince vivait des séquences de vie avec des gens et passait ensuite à autre chose», selon le réalisateur Jacques Richard. Immature jusqu’au bout. Rock’n’roll...

Magnétique, sulfureux, Vince Taylor m’a fascinée une bonne partie du livre - tout autant que répugnée jusqu’à la nausée. Fabrice Gaignault romance la décadence, n’épargnant pas son lecteur, à qui il laisse le soin de juger - tout en lui conseillant subtilement d’éviter de le faire. Le romancier interroge les témoins, rencontre les survivants, convoque les fantômes. Un travail d'archiviste du Lucifer vaincu.
 
L’inexorable descente aux enfers de ce clochard céleste du rock, drogué, égoïste, inadapté et inconscient est à lire. Sans oublier la face lumineuse du bad boy, chantant la complainte de Mackie de Kurt Weill...
 
 
♪ citation de Patrick Eudeline : «Vince Taylor & Wild Angels», Best, n°73 (août 1974) in «Gonzo, écrits rock 1973-2001» - Denoël X-trême 2002
♪ «Dictionnaire des destins brisés du rock» de Bruno de Stabenrath - Scali 2006

2 commentaires :

  1. Une très belle critique de ce livre qui prépare généreusement et avec aplomb à sa lecture !

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