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28 août 2014

Un inédit de Pearl Buck : L'énigme éternelle

C’est un roman qui commence étrangement que «L'énigme éternelle» de Pearl Buck (1892-1973). En effet, il s'agit d'abord de la vie d’un fœtus qui nous est relatée, un fœtus particulièrement sensible qui ressent avec acuité son environnement. Ces premières pages sont déroutantes, mais elles préparent le lecteur à la personnalité atypique du héros.

photomontage © vivelaroseetlelilas

Randolph Colfax devient rapidement un enfant très précoce, à l’intelligence particulièrement vive. Encouragé par son père, professeur, le petit surdoué brûle les étapes du cursus traditionnel, sans cesser de se poser des questions sur le monde qui l’entoure et surtout sans cesser de chercher à apporter des réponses pour combler une soif insatiable de connaissance. Quand son père meurt, relativement brutalement, Rann est adolescent et sans le soutien de celui-ci, malgré l’amour maternel, il connaît ses premiers doutes. Par ailleurs, un évènement survient qui lui fait abandonner l’université.
L’intrigue du livre se situe dans les années 30, de celui-ci se dégage donc une certaine atmosphère des années folles, mais lointaine : Randolph est né dans l’Ohio… Il s’y sent d’ailleurs à l’étroit et son départ de l’université en provoque un autre, plus important encore : un départ pour New York afin de gagner l’Europe.
À New York, il rencontre son grand-père maternel qui a vécu en Chine, et l’expérience qui semble avoir transformé son aïeul le tente. Car Rann se sent unique mais il est aussi très influençable. Il est par ailleurs un personnage pour lequel on ressent peu d'empathie, contrairement à la plupart des autres protagonistes.

Malgré son désir d'Orient, sur le bateau qui vogue vers le Vieux continent une rencontre va tout changer : Rann fait la connaissance de Lady Mary, une aristocrate qui lui propose de profiter de son château - et d'elle-même. Leur relation finit cependant par dégoûter le jeune homme qui choisit de partir pour Paris, où une autre femme, Stéphanie Kung, le séduit platoniquement. Stéphanie est une Sino-Américaine déchirée entre ses origines chinoises et américaines, qui porte en elle une terrible haine de soi… Mais si Mary ne convenait pas à Rann, celui-ci n’est pas convaincu de convenir à Stéphanie. Il finit par ressentir le besoin de retrouver sa terre natale. Envoyé en Corée, il découvre la vocation que son père avait toujours pressentie pour lui : il devient écrivain.

Bien que je dresse un résumé de l’essentiel de l’intrigue, ce que je me permets de faire car il est largement disponible en quatrième de couverture, c’est un texte d’autant plus passionnant qu’inachevé que Pearl Buck avait commencé d’écrire, un roman très ambitieux, qui s’autorise de longues digressions. Ainsi, Rann et son père évoquent ensemble des sujets comme la sensibilité commune du scientifique et du littéraire.

L’histoire du livre elle-même est singulière : c’est un manuscrit oublié qui a été retrouvé récemment ! Il n’est cependant pas incroyable que des démêlés de succession aient abouti à ce que les feuillets se retrouvent trente-cinq ans emprisonnés dans une vieille armoire. Comme dans toutes les familles, même (surtout ?) celles des Prix Nobel de Littérature, les vivants se disputent l'héritage et la mémoire des morts.
Pour les lecteurs passionnés de l’écrivaine de «Vent d’est, vent d’ouest», c’est un livre qu’il faut évidemment posséder, sa lecture est particulièrement agréable et il s’en dégage, comme de tous les livres de Pearl Buck que j’ai lus, un parfum de nostalgie surannée original, un spleen oriental dans lequel on se complaît avec un grand bonheur.

On se réjouit donc que les Éditions de l’Archipel se soient préoccupées de l’offrir à leurs lecteurs, malgré une petite erreur d’impression de deux pages dont vous êtes prévenus par un erratum - donc aisément contournable.

26 août 2014

Week-ends : l'amitié est-elle soluble dans la crise conjugale ?

C’est finalement assez souvent que je choisis de parler ici de films qui n’ont pas eu de grand écho médiatique.
Sortis au même moment que des blockbusters ou bien restés peu de temps à l’affiche, tout simplement passés inaperçus, certains de ces longs-métrages méritent pourtant un visionnage de rattrapage.

Ainsi de cette comédie douce-amère, «Week-ends», qui n’a pas atteint 88 000 entrées mais qui valait pourtant le déplacement, et qui sera disponible le 2 septembre en DVD.
 
Il y a longtemps, Christine et Jean, Sylvette et Ulrich, inséparables, ont acheté deux maisons de vacances. L’une en face de l’autre, en Normandie.

Les week-ends, depuis plus de vingt ans, ils s’y retrouvent. Mais alors que leurs enfants atteignent l’adolescence, on ne risque plus de confondre les deux couples : Jean (Jacques Gamblin) s’est détaché de Christine (Karin Viard),  de plus en plus irascible.
Sylvette et Ulrich, eux, maintiennent la barque à flot, il y a bien des concessions et des quarts de Lexomil, mais rien d’important ne trouble vraiment le moment de l’apéro normand.

Un WE comme un autre, Christine craque plus que d’habitude, on le comprend tout de suite. Elle est à cran. Jean, le taiseux, lâche, part, fuit, refusant de s’expliquer, refusant de parler. Évidemment, à partir de là, tout ce qui était si simple devient bien compliqué. Sylvette et Ulrich doivent-ils prendre parti ? Doivent-ils choisir ? Sont-ils censés être d'accord ? Christine peut-elle s’opposer à ce que Jean présente sa nouvelle compagne à leurs amis de toujours ? Sont-ce toujours ses amis ?
 
Sur le sujet de l’amitié qui prend selon moi le dessus sur les problématiques de la vie de couple, «Week-ends» est un petit bijou. Le scénario, habilement, évite l’hystérie, misant un humour noir parfois grinçant. Le talent des acteurs (l'alchimie du bon casting aussi) amplifie les gestes les plus anodins dans les relations fraternelles, ceux qui deviennent si compliqués lorsque le paradigme de base, Jean-Christine-Sylvette-Ulrich, est rompu.
 
Pascale (Aurélia Petit) et Françoise (Gisèle Casadesus) © Céline Nieszawer

La présence de Noémie Lvovsky m’a évidemment fait songer aux «Sentiments». Dans le film de l'actrice-réalisatrice, bien entendu, la situation est différente : la proximité des deux résidences induit une proximité physique qui se transforme en proximité charnelle avec l’adultère. Malgré tout, il y a aussi dans «Week-ends» une certaine tension, une sorte de surveillance et de jugement réciproques des deux couples l'un envers l'autre, comme au début des «Sentiments», et aussi ce presque huis-clos : la majorité des scènes sont captées dans les deux maisons.

«Week-ends» se termine drôlement. De façon réaliste aussi : un faux happy-end, qui en questionne l’idée-même.

«Week-ends» d’Anne Villacèque avec Karin Viard, Noémie Lvovsky, Jacques Gamblin, Ulrich Tukur, Aurélia Petit et Gisèle Casadesus - DVD Blaq out 2014

24 août 2014

Les désorientés, roman de la perte, des origines et du souvenir

Adam revient au pays. L’a-t-il vraiment quitté ? En France, Adam est devenu un respectable professeur d’université. Il a laissé derrière lui son pays en guerre pour ne pas avoir à choisir entre des partis irréconciliables, entre les êtres. Mais Adam a été existentialiste, il savait qu’en refusant de choisir il faisait un choix, celui qu’un de ses amis considéra comme celui de la fuite...
 
photomontage © vivelaroseetlelilas

Cet ami, malade, voudrait voir Adam une dernière fois. Mourad est mourant et s’il ne se sont pas parlés depuis des décennies, ce décès imminent sonne comme l’heure de se souvenir et Adam quitte Paris précipitamment. Pourtant c’est trop tard, Mourad est déjà mort à son arrivée. Installé d’abord à l’hôtel, puis dans l’auberge de sa vieille amie Sémiramis, le narrateur est happé par le passé refoulé. Les amis d’autrefois, leur cercle intellectuel, leur volonté de voir un monde meilleur advenir, tout revient alors à Adam. A la demande de Tania, la veuve de Mourad, il va tenter de rassembler leur groupe des «Byzantins», à la mémoire du défunt - et puis parce qu’il en ressent lui-même le désir.

«Ce serait simple si, sur les chemins de la vie, on avait juste à choisir entre la trahison et la fidélité. Bien souvent on se trouve contraint de choisir plutôt entre deux fidélités inconciliables ; ou ce qui revient au même, entre deux trahisons.»

La petite communauté dispersée, il faut à Adam contacter Naïm au Brésil, retrouver la trace de Ramzi, retiré dans un monastère, découvrir la vie opulente de Ramez, célèbre architecte. Il décide de tenter le dialogue avec le frère de Bilal, le compagnon fauché en pleine jeunesse. Nidal, désormais, «porte la barbe». Quant à Albert, il travaille aux États-Unis. Son histoire incroyable de rescapé d’un enlèvement est une des plus passionnantes de ce roman multiple.

«Qu’on soit juif ou arabe, on n’a plus le choix qu’entre la haine de l’autre et la haine de soi.»

«Les désorientés» est un livre que l’on lit sans savoir qu’il nous accompagnera sans doute longtemps après l’avoir refermé. Il évoque, par le truchement du récit d’amitiés nouées et dénouées, le passage du temps avec une grande force. L’identité est évidemment au cœur du roman, comme la question de l’exil et celle de l’engagement politique. Amin Maalouf a écrit ici un livre, dit-il, inspiré de sa propre jeunesse.
Pourtant, le Liban n’est pas vraiment nommé, même si on le devine, parce que cette histoire est malheureusement intemporelle, c’est celle, tragique, du temps des regrets qui succède à celui des illusions.

«Les désorientés» d’Amin Maalouf - Le Livre de poche 2014

20 août 2014

Patience de John Coates, de l'importance du sexe et des liens du mariage

Au tout début du récit, Patience, femme au foyer exemplaire écoute tranquillement son frère lui révéler la liaison entretenue par son mari. Patience est stupéfiée par les explications de Lionel à propos d’Edward : une autre femme réclame ainsi l’accomplissement de son propre devoir conjugal, celui-là même qu’elle subit depuis sept années avec une grande résignation !

photomontage © vivelaroseetlelilas

Dès cette accroche hilarante pour qui apprécie l’humour anglais, j’ai su que cet ouvrage serait un moment de lecture délectable. «Patience» de John Coates a été réédité cet été dans la nouvelle collection «Vintage» des éditions Belfond.
Avec bonheur, nous pouvons, nous, lecteurs du XXIème siècle redécouvrir ce bref chef d’œuvre d’humour british publié en France pour la première fois en 1957 chez Grasset. Patience, qui avait donc un prénom prédestiné, découvre quasi simultanément l’infidélité de son mari et les joies de l’amour charnel qu’elle n’avait jamais expérimentées auparavant.
Le galant, Philip, pianiste de son état, est fort amoureux et souhaite de tout cœur épouser sa belle et désirable maîtresse. Mais c’est oublier qu’elle est une fervente catholique…
Grâce à l’aide d’Helen, sa sœur adorée, Patience s’émancipe progressivement de sa docilité et elle finit même par réussir, en un cas de force majeure, à jouer les garces.

«Si tu n’avais pas été une aussi bonne épouse, mon ange, nous n’aurions pas eu tous ces embêtements. Edward voudrait simplement se débarrasser de toi par n’importe quel moyen.»

 Le récit, interdit lors de sa parution en Irlande, fut sans doute terriblement subversif en des temps qui paraîtront au lecteur aussi lointains que prudes. Néanmoins ce qui n’a pas pris une ride c’est l’humour délicieusement irrévérencieux de l’auteur.
A lire et relire - même si c’est Péché !

«Patience» de John Coates - Belfond Vintage 2014

16 août 2014

La clef des rives de Valère-Marie Marchand : encyclopédie poétique de l’eau

Souvent les quatrièmes de couverture mentent. Ce n’est pas le cas pour «La clef des rives» dont on nous dit que le texte est à la fois conte métaphysique et poésie du savoir, microfiction et rêverie.
Tout cela est vrai et cela n’en rend pas toujours le chemin aisé au lecteur, cependant s’il accepte l’idée que sa ballade ne se déroulera pas au milieu d’une allée cavalière mais au contraire sur un étroit sentier muletier dont les lacets s’ingénient à perturber l’orientation, alors il y a de très beaux moments à passer le long de ces rives-là.
 
photomontage © vivelaroseetlelilas
 
Le livre est sous-titré «Mythologies au fil de l’eau». De l’eau donc il sera question comme substance commune aux soixante textes qui s'écoulent comme d'une clepsydre, goutte-à-goutte.
Les dieux grecs sont là. La chimie moléculaire, le bouddhisme, le nouveau testament, le Che, les samouraïs, Houdini et Monet aussi. Cela vous semble déroutant ? Certes, des «rives de l’éveil» aux «rives en sommeil», Valère-Marie Marchand nous égare, nous croyons saisir l’eau vive mais elle file entre nos doigts, des mythes aux états de la matière… Rêveur, on referme le livre pour contempler l’illustration de l’auteure, sans doute inspirée par la mappemonde du Commentaire sur le songe de Scipion de Macrobe (1485). Valère-Marie Marchand émerveille le lecteur en invoquant les temps les plus anciens, se joue des expressions populaires : les sortilèges de Diane autant que les gouttes d’eau qui font déborder le monde ont leur place dans ce petit ouvrage.
 
Celui-ci est, il faut le souligner, également un beau livre : les illustrations (toutes de la main de l'écrivaine) en font un bréviaire précieux qui donne envie de relire chacune des formes brèves isolément, une fois leur ensemble appréhendé dans sa totalité.

«Une larme, ce n’est jamais un réconfort, ce n’est pas non plus un remède et ce n’est pas non plus le meilleur substitut à la peine. Une larme peut naître d’un éclat de rire, d’un surcroît de fatigue ou d’une allergie saisonnière.»

Un livre pour se repaître de vapeur, se délecter d’un torrent ou rêver au Gange. Du merveilleux.

«La clef des rives, mythologies au fil de l’eau» de Valère-Marie Marchand - La part commune 2014

3 août 2014

Sans télé, on ressent davantage le froid, chroniques de la débrouille par Titou Lecoq

J’ai fait un test grandeur nature sur une collègue de bureau. Je lui ai demandé si elle connaissait PunkyB ou Makemylemonade. Pas de réaction hormis un vague hochement de tête (peut-êêêêêtre). A l’évocation de Titiou Lecoq, par contre, rires. Vous avez bien lu. Rires. Une nana dont tu prononces le nom et les gens rient. Quelque chose dont elle doit être très fière, outre sa célébrité chez les filles de la génération X-Y et sans doute bientôt Z.


 
Nous autres nées entre 80 et 90 (après il n’y a pas encore de bilan à tirer de son expérience ou inexpérience sur le marché du travail), nous sommes forcément déjà allées nous marrer une fois sur le blog de «Titiou», comme a dit ma collègue après avoir gloussé. Nous sommes tellement nombreuses à nous être reconnues dans «les chroniques de la débrouille» de l’auteure que Fayard l'a fait plancher sur une adaptation desdites chroniques en un livre-compilation : «Sans télé, on ressent davantage le froid».

Entre 2008, année de ses 28 ans et accessoirement année de chientlit personnelle, et 2013, il y a là toutes les galères de nos plus belles années : les jobs d’été, le travail alimentaire, les envies de se lever comme de se pendre, les Partenaires-Chocapic et les Meilleures Amies. Personnellement, et très égoïstement, j’ai adoré ce livre. Parce que sans prétention, avec un humour oscillant entre subtilité et obscénité, il parle de sujets absolument passionnants comme les toilettes des filles au travail et que ça, on ne le trouvera pas ailleurs que dans «Sans télé, on ressent davantage le froid». Ou alors, ce sera pervers, ou glauque, ou les deux.
Tititou Lecoq conserve cette écriture web avec laquelle j’ai grandi et que des filles comme elles ont créé et qui lui permet de gloser sur notre vie quotidienne avec malice (vous aussi, vous faites des listes ?).
 
«J’ai décidé de louer un bureau. C’est-à-dire de payer un endroit où je vais procéder à l’exploitation de moi-même par moi-même.»

J’ai adoré la lire, retrouver son autodérision et sa désinvolture. Comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, un blog à succès se transforme souvent en livre ! Il n’y a qu’à la fin que je me suis moins amusée : c’est un peu comme VDM, c’est surtout marrant quand ça ne marche pas. Lorsque le pitch prend des airs de «Sex and the City» et que Le Chef ressemble à Mr Big, quand… mais je ne vous en dirai pas plus.

Roman idéal pour l’été, roman idéal pour la rentrée, pour pouffer sur la plage ou ricaner dans le métro. Et si vous n’en avez pas assez, je vous recommande, dans la même veine, réédité au Livre de poche cette année, «Libre, seul et assoupi» de Romain Monnery.

«Sans télé, on ressent davantage le froid» de Titiou Lecoq - Fayard 2014