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10 septembre 2014

Rentrée littéraire 2014 #2 : Franck Maubert, Visible la nuit

Lors de ma lecture de «Visible la nuit», j’ai souvent pensé à «Vies et mort de Vince Taylor». Si le roman de Franck Maubert est pourtant bien différent de celui de Fabrice Gaignault, les deux livres dessinent le portrait d’artistes maudits, des hommes habités par leur vocation mais particulièrement inadaptés. De drôles de gars qui n’auraient pas vécu longtemps si, souvent, leurs amis ne les avaient pas soutenus de toutes les façons.
Ces deux titres, publiés l’un et l’autre chez Fayard, sont d’ailleurs sur la même liste du prix de Flore, qui sera décerné le 13 novembre prochain.

graphisme © vivelaroseetlelilas
 
«Visible la nuit» dit déjà beaucoup de choses du personnage de Robert Malaval, créateur de multiples «aliments blancs» et expert en jeté de paillettes. Malaval, peintre, plasticien, rocker frustré, est l’objet tout entier de ce livre dense. Le narrateur, Mao-Mao, apprend le suicide de l’artiste en 1980. Il est en vacances avec Jean-Marc Roberts. Alors il se souvient de cet être inclassable, ingérable, impossible à vivre, terriblement seul, terriblement alcoolique, visible la nuit, seulement - ou presque.

L’amitié de Mao-Mao et Malaval confine à l’intensité d’une tendre relation, tant leur fraternité est forte et leurs rencontres amoureuses creuses. Le tout jeune homme se jette à coeur et corps perdus dans les aventures artistiques que promettent les Halles des années 70, tentant de faire sourire Malaval l’édenté. Ce dernier, quant à lui, survit tant bien que mal au désintérêt des galeristes, qui lui ferment désormais la porte au nez alors que la décennie précédente, il était une star… Plus de «rock’n’roll dollars». Grandeur et décadence de l’art moderne, caprices de la mode, Malaval est devenu une sorte de punk qui ne soucie plus guère d’être jamais présentable. Il rend la bienveillance de ses soutiens inutile, saborde ses propres prestations - comme Vince Taylor sabordait lui aussi ses propres concerts. Il y a bien des points communs entre ces deux hommes naïfs, fracassés par leurs démons et dominés par l’alcool.

Sans céder au name dropping, sans effets de manche, Franck Maubert fait revivre les Halles des seventies, la fin désenchantée d’un monde, la drogue qui avive les nuits du Palace, les cauchemars de Malaval, les fantasmes d’Yves Saint Laurent. Un soir, Mao-Mao et Malaval suivent Aragon, angoissé par ces deux ombres…
Pressant, puissant, «Visible la nuit» est aussi parfois étouffant et mortifère, et il faut le reprendre en mains malgré les incessantes pulsions de mort de Robert, qui aime la vie «maintenant», à sa manière à lui - suicidaire.
Ce n’est pas une lecture du soir espoir, c’est une lecture de matin blême et chagrin, de gueule de bois qui ne passe pas. Allez, ravalez votre salive, la larme qui monte, l’artiste a bien toujours fait ce qui lui a chanté.
Une biographie romancée chanson rock, à écouter entre les lignes de Franck Maubert : «Stones, Ry Cooder, Dylan. Ry Cooder, Dylan, Stones. Dylan, Stones, Ry Cooder.»

Toutes les critiques de la Rentrée littéraire 2014 ici

«Visible la nuit» de Franck Maubert - Fayard 2014

2 commentaires :

  1. C'est décidé, "Visible la Nuit " sera mon roman de rentrée ! Cela semble très beau et ta critique fait terriblement envie.

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    1. Merci beaucoup ! Bonne lecture et n'hésite pas à revenir me donner ton ressenti après :)

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