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17 septembre 2014

Rentrée littéraire 2014 #4 : Clotilde Coquet, Parle-moi du sous-sol

Si je schématise de façon éhontée, depuis le naturalisme de Zola et le moment de l’observation participante de certains intellectuels notamment après-guerre («L’établi» de Robert Linhart), peu de romanciers ont fait de l’entreprise autre chose qu’un cadre, qu’une toile de fond pour leurs explorations des rapports humains.
 
photomontage © vivelaroseetlelilas
 
Le roman social s’est certes développé tout au long du 20ème, mais celui-ci, inséparable d’une critique des modes de production, reste une littérature plutôt confidentielle. Des auteurs comme Emmanuelle Heidsieck par exemple, sont assez peu lus, malheureusement. Il y a évidemment des exceptions, ainsi de Gérard Mordillat («Les vivants et les morts», «Xenia», etc). Récemment, on a également pu lire «Le crépuscule d'un monde», d’Yves Turbergue.

Pourtant, depuis quelques années, le monde du travail est au cœur de nombreux romans, assez pour que des manifestations scientifiques soient consacrées à ce renouveau. Et pas uniquement pour se saisir de l’ordinaire kafkaïen de certaines grosses entreprises et de la langue de bois du management, mais aussi pour revenir à la description du travail qualifié- ou non- de l’ouvrier comme de l’étudiant désargenté.

C’est pourquoi lorsque le premier roman de Clotilde Coquet, «Parle moi du sous-sol», a commencé à être lu par les critiques en vue de la rentrée littéraire beaucoup d’entre eux ont opté pour une formulation simple : ce serait le «Bonheur des dames» du 21ème siècle.
Le grand magasin dévore le roman, dévore les personnages, à commencer par la narratrice elle-même et dévore la vie - cette ironie du ballet de la consommation est soulevée dès le titre, car «Parle-moi du sous-sol» est emprunté à Beckett («En attendant Godot»). Il me semble néanmoins que «Parle-moi du sous-sol», écrit à la première personne, est très loin de la grande fresque de Zola.
Entre la thésarde de Coquet et la Denise de Zola, il n’y a en effet pas grand chose à voir - et surtout pas de happy-end à espérer. La narratrice a les moyens d’opérer un dévoilement de tous les rapports de force, de classe, des luttes de pouvoir, très rapidement. Sa capacité à observer en ethnologue sa situation comme celle de ses collègues n’est pourtant d’aucun réconfort. Si elle travaille au sous-sol, déclassée, c’est parce que notre ascenseur social est rouillé (impossible de remonter les étages jusqu’aux roof-tops !) et que le mérite fonctionnant désormais sur la base de l’héritage, celui-ci n’est plus qu’un leurre.

Il est bien sûr beaucoup question d’apparences dans ce roman - de part et d'autre de la caisse. Les employés se déguisent, se donnent des airs, se réinventent pour résister à l’enfermement contre l’apparence écrasante des clients. Qu'est-ce que ce grand magasin sinon un miroir aux alouettes, où les vendeuses sont parfois bien plus diplômées que les riches clientes ?
L'apparence est aussi celle, cadavérique, de Vincent. Il désespère d'embrasser une véritable carrière d'acteur, acceptant le rôle d'éternel figurant, en usant de sa maigreur de «Saint Sébastien attendant les flèches». Vincent, double de la narratrice, la quitte lentement : il est difficile de supporter le miroir de ses illusions perdues.

«N’évoluer qu’au sous-sol ne devrait pas faire obstacle à mon bonheur.»

J’ai trouvé ce premier roman très bien écrit, avec une certaine préciosité intellectuelle qui embellit les artisans du sous-sol. Une plume sensible, attentive, observatrice - à suivre !
 

4 commentaires :

  1. Je vais probablement me jeter sur ce livre car:
    -j'adore Zola
    -j'ai travaillé en tant qu'étudiante dans un grand magasin (une expérience sociale à part entière)

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    1. Tu retrouveras énormément de choses vécues… Moi aussi j'ai travaillé dans un des grands magasins parisiens, et je suis bien d'accord c'est une tout à fait une expérience sociale à part entière comme tu dis ;) En tout cas c'est impressionnant comme les flash-back remontent ! Bonne lecture ! Ah, et la romancière brouille les pistes, difficile de savoir si elle s'est inspirée d'un mastodonte du bd Haussmann ou du BM !

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  2. J'ai dans ma PAL "A l'aide ou le rapport W" d'Emmanuelle Heidsieck, posé sur mon bureau en fait depuis un certain temps. je ne sais pas trop à quoi m'attendre avec ce livre...

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    1. Franchement, je te le conseille. C'est très bien ficelé ! J'en avais rédigé une petite critique ici (je ne voulais pas trop en dévoiler…) : http://www.vivelaroseetlelilas.com/2013/08/rentree-litteraire-2013-1-emmanuelle.html. J'ai lu "Vacances d'été" d'Emmanuelle Heidsieck aussi, qui traite des rapports de classe, de l'amitié impossible entre un homme à tout faire et son employeur, et qui est un très bon roman aussi. Ce sont des textes courts, percutants, qui stimulent la réflexion.

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