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29 septembre 2014

Rentrée littéraire 2014 #6 : Jennifer Clement, Prières pour celles qui furent volées

Le roman de Jennifer Clement, «Prières pour celles qui furent volées» est un cri de douleur et de fierté, celui des femmes de la montagne du Guerrero. Les hommes, eux, partent, les uns après les autres, happés par le rêve américain ou les tentations offertes par les cartels de la drogue. Dans le Guerrero, restent, seules, telles des Amazones, des femmes et leurs filles calfeutrées.
 
photographie © vivelaroseetlelilas
 
Dans ce Mexique décrit par les anthropologues comme «l’une des régions autochtones les plus marginalisées du pays», les femmes ne se réjouissent pas lorsqu’elles mettent au monde une fille. Si elle est belle, c’est bien pire encore : il ne faudra pas seulement la cacher, l’enlaidir, mais prier afin qu’arrive, le plus tard possible, l’inévitable, le rapt.
 
Non loin des palmiers d’Acapulco, Ladydi grandit ainsi dans cette menace permanente. Ladydi, appelée ainsi pour maudire son géniteur de ses incartades répétées, en hommage à l’honneur bafouée de la princesse, vit une enfance qui n’en a que le nom. Un jour de mauvais présage, des narcos tirent sur la maison de sa mère pendant qu’elle se terre dans le trou aménagé spécialement pour échapper à la convoitise des trafiquants. Un autre, il lui faut aider à l’enterrement d’un jeune homme trouvé assassiné près de chez elle. Sa mère lui lance alors : «Quand tu es née, je n’aurais jamais pensé qu’on enterrerait un jour ensemble un gamin mort. Ce n’était pas dans mes projets de vie.»
C’est essentiellement l’humour corrosif de cette femme endurcie qui évite au roman l’écueil du mélodrame. Malgré l’horreur, Jennifer Clement ne cède à aucune complaisance.
 
On lit avec effroi, certes, mais aussi avec plaisir, car il y a quelque chose que ces femmes debout, solidaires, arrivent encore à trouver en elles : de l’espoir. Malgré la terreur et les exactions des cartels, malgré la violence et la corruption policières, elles veillent, elles attendent. Dans le fond, même la mère de Ladydi espère que son mari abandonne la deuxième famille qu’il a fondé aux États-Unis pour revenir auprès d’elle et de leur fille.

C’est Ladydi qui raconte son histoire, à la première personne, mais qui raconte aussi leur histoire à toutes, celle de Paula, volée à 14 ans, celle de Maria et de son bec de lièvre, celle d’Estefani, dont la mère se meurt du sida. Celle de toutes ces femmes victimes de la guerre de la drogue. La narratrice elle-même, qui pense échapper à cette malédiction qui pèse sur le pays est rattrapée par les agissements de Mike, le frère de Maria. Le seul garçon du village est un caïd à douze ans. A cause de lui, le destin de Ladydi bascule… Mais pouvait-elle y échapper, prédestinée comme elle l’était ?

Je vous conseille vraiment de découvrir ce livre intense, qui donne des prénoms aux récits terribles mais souvent anonymes des journalistes.

Note : cet ouvrage a bénéficié d'une traduction de la romancière Patricia Reznikov.

Ici toutes les critiques de la Rentrée littéraire 2014.
 

2 commentaires :

  1. C'est vrai que ta lecture donne envie malgré le terrible sujet. Tu sembles dire qu'une force positive (l'espoir) sous-tend le récit, donc pourquoi pas.

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    1. Oui, car la fin est ouverte. Et que le roman pourrait se complaire dans le malheur : Paula est volée, mais elle réussit à s'échapper, à retrouver sa mère. Ce n'est pas un livre qui choisit la facilité, qui fait pleurer dans les chaumières. C'est un récit subtil, qui n'a pas besoin de se parer des attributs de l'horreur pour la suggérer. Et puis, il y a l'humour de la mère que j'évoque, une certaine poésie aussi. Et puis, l'écriture est captivante. Vraiment, je te le conseille :)

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