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30 octobre 2014

Rentrée littéraire #10 : Hélène Risser, Les amants spéculatifs

« Les amants spéculatifs » est le second livre dont je parle depuis la rentrée qui évoque le monde de la finance, après « La chute de la maison Lehman ». Il faut dire qu’il n’est guère étonnant que la curiosité qui anime désormais chacun pour les banquiers, les traders, et un monde qui n’intéressait il n’y a encore peu de temps que les spécialistes fasse son retour en littérature. Le personnage du banquier était très présent dans la littérature du 19ème : dans Trollope, chez Balzac…. Dans « La maison Nucingen » par exemple, Balzac traite largement de la spéculation financière, et celle-ci est au cœur du chef d’œuvre d’Anthony Trollope « Quelle époque ! » (« The way we live now »).
 
photomontage © vivelaroseetlelilas (Jacob Matham d'après Hendrik Goltzius, Eros & Anteros)

Le livre d’Hélène Risser est quant à lui assez original : la question de la finance y est abordée du point de vue amoureux. La belle Anna peut-elle appliquer à sa vie personnelle les théories qu’elle met en œuvre, en tant que banquière d’affaire et ex-trader ? Une question qui n’est pas aussi saugrenue qu’elle pourrait apparaître de prime abord…
Le texte du roman est construit sous la forme de fragments faussement agencés par l’éditeur : en effet, il y a une mise en abîme de l’écriture des  « Amants spéculatifs » puisque une dénommée Hélène (comme Hélène Risser donc) est censée écrire l’autobiographie d’une banquière. Son éditeur souhaite en effet que les lecteurs puissent trouver des héros, ou plutôt des anti-héros qui incarnent la crise des subprimes…

Les fragments sont ceux des carnets d’Hélène, du journal d’Anna, du roman en train de s’écrire. Cela donne une dimension épistolaire au roman qui est assez amusante, notamment quand interviennent également les échanges de mails entre la banquière et son patron, Charles. Ils se mettent à jouer à la marquise de Merteuil et au vicomte de Valmont, sans véritablement s’en rendre compte : obsédés par leur métier, ils ne font que réinventer de vieilles recettes, qui portent de nouveaux noms, à l’instar de la théorie des jeux.
 
Comme dans « Les liaisons dangereuses », la situation est plus difficile à gérer du côté féminin que masculin, pour Anna que pour Charles. Elle choisit de prendre des amants au moment où son mari, en crise, est parti s’isoler dans le Sud. Elle élabore des schémas compliqués avec Charles afin de déterminer les amants à conquérir («Mais je veux me protéger, comme je le fais finalement depuis toujours au travail, en compensant grâce à cette invention de la finance moderne qu’est le marché de couverture.»). Malgré la modernité de notre société, Anna et la Marquise restent des femmes qui tentent d’affirmer leur pouvoir dans une société inégalitaire et sexiste. Pour Anna, difficile d’égaler son patron dans la gestion de ses aventures : il y a la culpabilité sous-jacente vis-à-vis des enfants, la crainte de ressembler à la mère… Anna a gagné la bataille du mérite, mais il en reste d’autres à mener – pour elle, mais également pour son nègre, Hélène.

C’est donc un livre particulier qu’Hélène Risser donne à lire en cette rentrée littéraire : il s’agit de finance, de dérégulation des marchés, mais aussi de genre, de rôles sexués, de la permanence de la difficile condition féminine (que l’on soit journaliste ou banquière), du désarroi amoureux et de la confusion des sentiments.
Néanmoins, je n’ai pu m’empêcher de trouver parfois quelques longueurs au roman. Longueurs toutefois compensées par l’intrigue piquante et la particularité du projet littéraire.

«A propos des emballements et des bulles qui en résultent quels que soient les marchés - actions, matières premières, immobiliers et… amoureux -, nous savons qu’ils proviennent d’interactions bien connues : chacun adapte son comportement à celui des autres, tel qu’il l’observe, ce qui amplifie les mouvements, à la hausse - la bulle gonfle - comme à la baisse - le crack -, au-delà de ce qu’il devrait si les acteurs s’en tenaient aux seules informations dont ils disposent sur les biens qu’ils échangent.»

« Les amants spéculatifs » d’Hélène Risser – JCLattes 2014

Ici, toutes les critiques de la Rentrée littéraire 2014.

27 octobre 2014

Heureux les heureux : la tristesse selon Reza

Il faut s’armer de tout son courage pour lire « Heureux les heureux ». Yasmina Reza manie l’ironie dès le titre du roman, écho que l’on pressent sinistre au Sermon sur la montagne.
Dans ce livre que le lecteur appréhende d’abord comme un recueil de nouvelles, les hommes sont d’une lâcheté épouvantable, méchants, cruels, névrosés. Les femmes ne sont pas en reste, résignées ou hystériques, folles de douleur ou alcooliques.

photographie © vivelaroseetlelilas
 
En fait, les liens se tissent peu à peu entre les personnages : certains se connaissent, sont de la même famille. Deux d’entre eux flirtent vaguement ensemble, le fils d’une cancéreuse et une secrétaire médicale. Il y a ces deux couples d’amis qui ne se comprennent plus parce que la tragédie qui occupe deux de ces quatre êtres est tue, même entre ces supposés intimes. La litanie serait longue des avanies que ces humains subissent et font subir à autrui. Le personnage du cancérologue adulé est particulièrement dur. Son histoire personnelle de masochiste donne la nausée – mais pourquoi Yasmina Reza a-t-elle choisi, au tiers du livre, de donner autant envie au lecteur d’abandonner son texte ?
 
Finalement, peu importe que ces personnages soient du même monde, celui d’un univers bourgeois (journalistes, médecin, actrice, etc), qu’ils se fréquentent ou non.
 
C’est un miroir tendu à la désespérance française dans ce qu’elle a de plus effrayant. Anxiété, chagrin, ressentiment, les sentiments qui dominent ce texte sont tous plus noirs les uns que les autres. Certains critiques ont souligné l’humour de l’auteure. Personnellement, absolument saisie par le malaise existentiel des protagonistes et la violence des récits,  je l’ai assez peu remarqué.
Les personnages s’expriment à la première personne, monologuent en boucle. Ils disent l’angoisse de vivre, la petitesse de leur existence, la vacuité de leur pouvoir d’achat. Dix-huit personnages en quête de bonheur – ou le refusant.
 
Un roman chagrin que je conseille à ceux que l’arrivée de l’hiver ne bouleverse pas.

« Heureux les heureux » de Yasmina Reza – Folio 2014
Grand Prix du roman MarieClaire 2013, Prix littéraire Le Monde 2013

24 octobre 2014

Rentrée littéraire 2014 #9 : Anne-Sophie Brasme, Notre vie antérieure

Voilà un livre qui m’a retournée, mais dont je vais bien être en peine de parler. Parce qu’il y a deux manières d’évoquer «Notre vie antérieure» : dévoiler un élément clé de l’intrigue - ou pas ; ce qui, pour un évènement intervenant à la page 82 d’un livre qui en compte à peine plus de 150, est assez compliqué. Pourtant, après avoir retourné le petit roman au titre prophétique (il y a bien un avant et un après cet évènement), j’ai choisi la seconde option.
 
photomontage © vivelaroseetlelilas
 
La quatrième de couverture de ce roman commence ainsi : «Bertier aimait Laure, Laure aimait Aurélien et Aurélien aimait la vie.» Par un concours de circonstances comme tous les Parisiens de naissance et de passage en ont connu depuis que Paris est Paris, un jour banal est déclaré jour de fête et un pique-nique improvisé. Laure, la narratrice, s’y rend à reculons. Mais elle rencontre deux êtres que tout oppose, deux amis à la vie à la mort, Aurélien et Bertier, et elle reste à discuter littérature et à boire. Et puis, on pourrait croire que ça va être «Jules et Jim» cette histoire, on sent le ménage à trois, l’auteure de nous dépeindre bientôt leur «tourbillon de la vie».

Mais non, pas du tout, on s’est trompé. Pour son troisième livre, la jeune Anne-Sophie Brasme se met au contraire dans la peau sèche et ridée d’une sexagénaire («les muscles tendus», «droite, intransigeante») qui se souvient enfin de cette année 1991 et de celle qui l’a suivie. De ce qui a fait d’elle une écrivaine. Qui l’a conduite à épouser Tristan, son éditeur. Laure Narsan se rappelle avec acuité, alors qu’elle avait jusque là enfoui, refoulé tous ses souvenirs, la jeune romancière qu’elle devenait, ne sachant que faire aux réceptions, à qui parler dans les dîners mondains. Anne-Sophie Brasme a certainement puisé dans sa propre expérience, puisqu’elle même a connu le succès très jeune, en 2001, à dix-sept ans. Son avatar, Laure Narsan,  «fend donc l’armure», comme on dit vulgairement. Mais c’est elle-même qui use et abuse de cette image de la carapace.

La construction du texte repose sur l’alternance de passages du roman qu’écrit Laure et d’extraits de son journal, dans lesquels elle évoque ses rituels quotidiens. Les thématiques des deux récits, le roman fictif et le méta-roman fictif finissent inévitablement par revenir à ce qui l’obsède : cet évènement survenu plus de quarante ans auparavant, revenu la hanter, et que je vous conseille particulièrement de découvrir.
Il y a, dans cette remémoration, quelque chose du «Ravissement de Lol. V Stein» qui étreint le cœur.

«Notre vie antérieure» d’Anne-Sophie Brasme - Fayard 2014

Note : L'adaptation du premier roman d'Anne-Sophie Brasme par Mélanie Laurent, «Respire», sort au cinéma le 12 novembre prochain.

Ici, toutes les critiques de la Rentrée littéraire 2014.

21 octobre 2014

Je voulais te dire : passion pendant la Grande Guerre

L’année du centenaire du déclenchement de la Grande guerre aura permis à nombre de romans d’être promus best-sellers. «My dear, I wanted to tell you», «Je voulais te dire», de Louisa Young, mérite amplement d’en être devenu un. Le roman de l’historienne est en effet un bon livre. Après la célébration des classiques écrits dans les tranchées ou après l’expérience de celles-ci, les écrivains contemporains s’essaient au genre du roman historique et font revivre des personnages topiques de cette époque, synonyme de boucherie - mais aussi de véritable changement de siècle.

Fond : Cartes postales reproduites in Les plus belles cartes postales d'amour - Flammarion 2006
 
 «Je voulais te dire» est ainsi comparable au trépidant «Dernier été à Mayfair» de Thérésa Revay, même si la perspective sur le conflit est différente. Les deux romancières regardent celui-ci d’un point de vue britannique, cependant Louisa Young préfère à la fresque historique utilisée par la Française le charme de l’histoire d’amour tragique.

Le père de Riley lui a souvent dit qu’il méritait mieux, et lorsque le jeune garçon croise la route d’un peintre respecté, qui lui permet à la fois de poursuivre une scolarité correcte et de tomber irrémédiablement amoureux de Nadine, également élève du Maître, c’est sans regret qu’il quitte sa condition de prolétaire. Malgré cela, avant 14, il n’est pas question pour des quasi-ennemis de classe de convoler. Riley renonce à Nadine, et s’engage - et puis c’est la découverte de l’horreur innommable, tué/être tué, noyer les voix «des Boches qui chantaient «Stille Nacht» ; c’était magnifique». Riley avait signé «pour toute la guerre» et non pour un an : il comptait bien revenir en Angleterre avant la fin du conflit.

Riley Purefoy gagne rapidement l’estime de son commandement, devient lieutenant, puis capitaine. Il apprend à se réciter la litanie des morts, ceux tombés (mais pour quoi ?), afin que sa mémoire ne les oublie pas, qu’ils ne soient pas tombés pour rien. Mais un jour de 1917, c’est à son tour d’être grièvement blessé. Si grièvement que Riley est rapatrié pour une éventuelle guérison, et une toute aussi éventuelle reconstruction faciale…

En Angleterre, il est soigné par Rose. Rose se trouve être de la famille de Peter, le commandant de l’unité du capitaine Riley… Rose qui entretiendra, dans des circonstances que le lecteur découvrira, une correspondance avec Nadine, les deux infirmières devenant amies par cette relation épistolaire.

«Je voulais te dire» aborde de façon bien plus crue que d’autres fictions les dommages de la Première Guerre mondiale. Les blessures sont détaillées, les traumatismes surgissent dans tous les rangs de la Grande muette. L’auteure accorde une grande place à la chirurgie, puisque c’est de son amélioration que dépend la capacité de milliers de soldats à parler, manger, vivre à nouveau.

Cette histoire d’amour fusionnel unissant Riley et Nadine par delà… le bien et le mal?… («J’ai tué»/ «Je les ai laissés mourir») est très belle. C’est l’espoir d’un monde nouveau, quand l’ancien gît dans des décombres, d’Ypres à Verdun.

«Je voulais te dire» de Louisa Young - Le Livre de poche 2014

18 octobre 2014

Rentrée littéraire 2014 #8 : Adrien Bosc, Constellation

C’est une constellation qui brille à de nombreux firmaments, ceux de listes de nominés de prix littéraires prestigieux (toujours dans la course pour l'Interallié, pour le Grand Prix du Roman de l'Académie française, ayant fait partie de la première sélection du Renaudot et du Goncourt…).
 
 
 
 Le projet d’Adrien Bosc, avec cette «Constellation», redonner vie aux morts de la catastrophe aérienne du 27 octobre 1949, ne m’aura paradoxalement que d’autant plus fait sentir leur irrémédiable perte. Peut-être était-ce, après tout, le véritable projet du livre : dire l’injustice du foudroiement de carrières aussi différentes que celles du boxeur Marcel Cerdan ou de la violoniste Ginette Neveu, les espoirs broyés de bergers basques enthousiastes, la jeunesse brisée une seconde fois d’une étudiante en Droit, montrer la fin aberrante de Résistants héroïques ayant survécu au pire et succombant à un simple vol commercial…

L’éditeur affirme que l’auteur s’attache au déroulé des faits, c’est vrai, aux causalités de l’accident, c’est vrai également, et assez technique ; mais ce sont surtout les résultats de l’enquête sur les hommes et les femmes présents à bord (personnel navigant, passagers), qui constituent l’essentiel de ce petit ouvrage.

Mais voilà, le style d’Adrien Bosc, journalistique à l’extrême, dépouillé, froid comme une carlingue de tôle, ne m’a pas remuée. Autant de vies qui s’achèvent tragiquement, je m'attendais à une certaine émotion. J’ai ressenti au contraire une certaine honte à bâiller à la lecture de ce catalogue de destins déchiquetés en cadavres éparpillés…
Ce n’est qu’à la fin du livre, au moment où l’auteur s’autorise quelque lyrisme ; qu’il joue à St Exupéry, à Cendras, que j’ai commencé à ressentir quelque chose. Quel dommage que ce fût la fin !
 
«Constellation» fait partie des Talents Cultura 2014, qui récompensent chaque année plusieurs premiers romans. Il a reçu le Grand Prix du roman de l'Académie française.

«Constellation» d’Adrien Bosc - Stock 2014

Ici, toutes les critiques de la Rentrée littéraire 2014.

17 octobre 2014

La chute de la maison Lehman vaut bien un polar

Les évènements qui suivirent la chute de la banque Lehman Brothers en 2008 ne furent pas de tout repos, on le sait, pour les banquiers français en général. En particulier pour Venugo, le chef de l’Inspection d’une des plus grandes banques françaises, qui se retrouve un matin de septembre à tenter de faire barrage à un biker armé d'un revolver et utilisant sa moto comme un bélier !

photomontage © vivelaroseetlelilas

Comment Venugo, du Crédit National de France, a-t-il pu se retrouver dans une situation aussi rocambolesque ? C’est ce que nous proposent de découvrir L. Gordon et O. Marbot dans leur roman « La chute de la maison Lehman – Panique à la banque ».

En effet, l’histoire démarre à la veille de faillite annoncée de la célèbre banque. Alors que les marchés financiers sont chahutés et se préparent à une tempête, la situation se complique encore pour Gauthier de Montpazier, Directeur Général, et Venugo, lorsque le président de leur banque est retrouvé assassiné dans son bureau. Comme si cela ne suffisait pas, le corps disparaît.

Les deux hommes vont alors devoir relever le double défi de faire face au choc financier, tout en enquêtant sur ce mystère qui survient au pire moment, un mystère qui prend ses racines au cœur du pouvoir politique mondial et de la finance internationale.

Ce livre est un premier roman pour les deux auteurs, respectivement banquier et journaliste (Olivier Marbot a notamment été rédacteur en chef adjoint de Siné Hebdo). Une connaissance professionnelle des milieux de la finance et de la politique leur permet de produire un ouvrage à la fois divertissant et instructif : on est rapidement plongé dans l’intrigue de l’histoire, et poussé à tourner les pages au rythme des rebondissements qui ponctuent la lecture.
 
Les passages de vulgarisation économique, centrés sur le fonctionnement des instruments financiers sont précis et compréhensibles de tous. On regrette cependant parfois qu’ils ne soient pas amenés avec plus de finesse (des professionnels issus d’HEC ne peuvent raisonnablement s’expliquer mutuellement en quoi consiste la vente à découvert).

Néanmoins, l’ouvrage est à conseiller aux férus de polars économiques.

«Le rayonnement provenait de la pleine lune qui se couchait, rouge de sang, et maintenant brillait vivement à travers cette fissure à peine visible naguère, qui, comme je l’ai dit, parcourait en zigzag le bâtiment depuis le toit jusqu’à la base. Pendant que je regardais, cette fissure s’élargit rapidement […]. La tête me tourna quand je vis les puissantes murailles s’écrouler en deux. — Il se fit un bruit prolongé, un fracas tumultueux comme la voix de mille cataractes, — et l’étang profond et croupi placé à mes pieds se referma tristement et silencieusement sur les ruines de la Maison Usher.»
extrait de «La chute de la Maison Usher» d’Edgar Allan Poe

15 octobre 2014

22/11/63 : Stephen King remonte au temps des Kennedy avec nostalgie

L’envie de lire un roman peut venir de bien des facteurs : une critique, la couverture, la recommandation d’un libraire ou d’un ami. Bien souvent, il s’agit tout de même de la promesse de l’intrigue qui suscite ce frémissement à l’origine du froissement des pages de titre, avant la découverte des premiers mots.
 
photographie © vivelaroseetlelilas

Avec ce livre de Stephen King, sobrement intitulé « 22/11/63 », date de l’assassinat du président Kennedy, je m’attendais à une uchronie autour de cet évènement. On ne peut pas vraiment dire que ce ne soit pas le cas. Effectivement, le récit est organisé autour de cet assassinat. Cependant, celui-ci ne tient en fait qu’une place mineure dans les rebondissements qui scandent un ouvrage particulièrement long et – inutile de maintenir le suspens en ce qui concerne cet élément – ennuyeux.

Jake Epping est professeur d'anglais. La trentaine passée, sa vie n’est pas particulièrement haletante : il vit seul et donne des cours du soir dans l’établissement du coin. Contrairement aux autres professeurs, son QG favori est un troquet à burgers tenu par son ami Al. Il faut bien une centaine de pages pour qu’Al dévoile à son client/ami son cancer fulgurant et la faille temporelle qui se trouve derrière son restaurant. Pendant tout ce temps, j’ai failli abandonner la lecture plusieurs fois. Au moment où Al explique à Jake que cette faille lui permet de ramener de la viande très bon marché du passé, j’ai pensé qu’on ne serait pas à un ou deux paradoxes spatio-temporels près et, effectivement, cette intuition a été ensuite corroborée par la suite des évènements.

Bref, Jake apprend ce secret culinaire passionnant, et aussi la véritable raison qui pousse Al à vouloir envoyer à son tour Jake dans le passé : il veut empêcher l'assassinat de Kennedy. Sa maladie ne peut lui laisser le temps de préparer cela, d’autant plus que, Jake va l’apprendre à ses dépens, le passé oppose une résistance au changement. Ainsi, lorsque Jake est à son tour envoyé en 58, il découvre que la résistance au changement est proportionnelle aux répercussions que l’on peut provoquer. Pour vérifier qu’il était bien possible d’influer sur l’Histoire, Al avait sauvé une jeune fille d’un handicap. Jake, lui, veut empêcher un père de tuer sa femme et ses enfants. Cela se révèle plus compliqué, les obstacles étant plus nombreux… Al a bien choisi Jake : relativement jeune, sans attaches réelles pour le monde de 2011, il est prêt pour le voyage. Le lecteur, un peu moins.

Contrairement à de nombreux critiques, je n’ai pas trouvé que la reconstitution de l’Amérique du rock’n roll et des robots ménagers, des «toilettes pour gens de couleur» et de la véritable saveur des aliments soit particulièrement réussie. Au bout de 1000 pages, je dirais plutôt qu’elle est poussive. Oui, à la fin des années 50, les voitures sont plus belles, les jupes des femmes adorables et le Texas est particulièrement violent. Le travail de documentation de l’auteur est absolument indéniable, mais il rend aussi le livre laborieux, voire, indigeste.

Les moments de véritable suspens sont rares et la fin assez prévisible. Aussi, je vous conseille ce livre si vous êtes avant tout fan de l’auteur - ou si une folie fifties vous submerge.

« 22/11/63 » de Stephen King – Le Livre de poche 2014

12 octobre 2014

Retour sur l’édition 2014 de Quai des Bulles !

Quai des Bulles, c’est Angoulême au bord de la mer, ce qui n’est pas mal. Bien sûr, le festival n’a pas tout à fait la même envergure que son grand frère, mais en termes de fréquentation il est désormais le deuxième festival de BD de France, et nombre d’auteurs y dédicacent. Nombre de visiteurs s’y pressent forcément également.

Cette année, après de nombreux échecs d’organisation pour Angoulême, je me suis lancée dans l’aventure malouine, ce que je n’ai pas regretté.
Pour Angoulême, il semble qu’il y ait quasiment une mafia hôtelière : si vous n’avez pas versé d’acompte en août pour l’année suivante, si vous n’avez pas réservé d’une année sur l’autre, si vous n’avez pas d’amis ou de famille du cru (handicaps que je cumule), vous pouvez franchement envisager le camping en hiver.

Bref, pour de simples questions d’organisation, Saint-Malo a été beaucoup plus agréable : pour commencer, j’ai pu m’y rendre ! Aussi, bien sûr, parce que la ville est magnifique (mais ça, vous êtes au courant).
 
In/Out Quai des Bulles
 
Pour ce qui est de la BD, car on va y venir, c’est quand même le cœur du sujet : des expositions très diverses (de la Guerre de 14 avec «La vie à l’arrière»… qui montrait aussi beaucoup le front à Paul & Jane - bd québécoise), plutôt bien agencées, des animations amusantes dans la ville (devant l’Hôtel de ville, un forgeron que l’on croirait vraiment sortir de Lanfeust par exemple), et surtout, surtout, voir dessiner les auteurs.
 
à g. : Expo Frédéric Bézian ; à d. : Expo Paul & Jane
 
Les dédicaces sont extraordinaires (surtout pour quelqu’un qui est incapable de dessiner une pâquerette). Une mention spéciale à Désirée et Alain Frappier, un duo qui pense des BD engagées («Dans l’ombre de Charonne», et plus récemment encore le succès «La vie sans mode d’emploi, putain d’années 80 !») et qui en parle avec passion. J’ai adoré les rencontrer en chair et en os, et les entendre parler d’un projet dont je redirai forcément quelque chose ici : un album, «Le choix», pour l’anniversaire des 40 ans de la loi Veil en janvier prochain. J’ai aussi beaucoup apprécié rencontrer le Belge Mathieu Burniat, qui a adapté un roman consacré à un gourmet. Ce livre me fait saliver. 
 
Finalement, toutes les dédicaces ont été intéressantes, parce que j’ai choisi de ne pas me mettre dans une file d’attente pour une signature de star mais de rencontrer des auteurs qui avaient un peu plus le temps, et/ou qui utilisent des techniques et des formats parfois encore assez atypiques (même si cette question de la liberté de la forme et du format semble désormais acquise pour tous ; plus question d’albums de 48 pages en dehors desquels, point de salut).
Le travail des éditions Polystyrène m'a ainsi ravie, comme celui des éditions Rutabaga.
 
à g. : extrait de dédicace d'Aurélien Maury, à d. : goodies, en bas : la foule chez Glénat

Bref, un excellent moment. Peut-être ne faudrait-il pas oublier un léger bémol : pour la médiation des expositions, le personnel engagé (est-il bénévole ? est-ce une excuse ?) se comporte drôlement. Certes, il s’agit de regarder des planches originales, de noter des corrections, de (tenter) de comprendre la technique, et c’est de la bédé, non de la physique quantique, mais, toutefois, les discussions à voix haute des surveillants, ces longues palabres sur les activités de la semaine étaient plus que pénibles. Organisateurs, si vous me lisez…

Mais cela ne m’empêchera pas d’essayer de revenir l’année prochaine !

«Quai des bulles» à Saint-Malo, du 10 au au 12 octobre 2014

9 octobre 2014

Rentrée littéraire 2014 #7 : Gautier Battistella, Un jeune homme prometteur

Il y a des livres étranges, dans lesquelles on se livre à des assassinats plus ou moins réels. Dans lesquels on évoque la campagne française, ou plutôt la montagne, celle que les jeunes finissent un à un par quitter, pour s’en aller gagner leur vie loin de la terre où ils sont nés, mais dans lesquels on évoque aussi les bordels thaïlandais.

photomontage © vivelaroseetlelilas

Non, en fait, en cette rentrée littéraire, un seul livre fait cela, un seul narrateur se livre à cet exercice bizarre : évoquer aussi bien des chemins rocailleux, des intrigues pyrénéennes glauques, au loin, «Labat» ; Carole Lasse, synthèse absolument hilarante de Marcela Iacub et Christine Angot ; et la moiteur du sexe à l’autre bout du monde.

Dans «Un jeune homme prometteur», Gautier Battistella mène le lecteur par le bout du nez. Il lui fait renifler les chairs mortes des animaux torturés par le narrateur ou par son frère, plus violent encore que lui. Il faut dire que ce narrateur n’est pas né à Labat, dans la montagne. Il n’a pas l’âme bien née comme dans la chanson de Ferrat, par contre oui, elle est noueuse comme un pied de vigne, tortueuse même.
Ce narrateur terrifiant, sinistre, a été abandonné par sa mère, et son père ne l’a pas reconnu. Précocement cruel, aux troubles comportementaux inquiétants, il a été renvoyé de toutes ses familles d’accueil, et a été ensuite enfermé à l’orphelinat, lieu d'horreur quotidienne. Alors Labat, en comparaison, chez Mémé qui les adopte, lui et Jeff, qui les sort de cet enfer, c’est presque le paradis. Il y a même une Russe blanche - ou est-ce simplement une sorcière ? - pour lui faire découvrir les livres. Sauf qu’un jour, bachot en poche, il tourne le dos à ses Pyrénées et monte à Paris.
Rapidement, il est embauché au journal Rétro. Il découvre alors le milieu littéraire germanopratin, les écrivains à la mode. Il se laisse un peu de temps : se laisser happer par Paris d’abord, se venger de son ex-petite amie et de sa mère, ensuite… 

«Pour commencer, je vais te faire une confidence : je ne te hais point. Je méprise ce que tu incarnes. Une époque, qui met des points au milieu des phrases. C’est. Comme si. Je parlais. Comme. Ça. Ce n’est pas ta jeunesse ou ta beauté qui me gênent, mais ta fausse légèreté, tes amitiés calculées, le vide que tu habilles de vérités définitives, ton opportunisme, ta belle âme cynique.» 

J'ai beaucoup aimé ce livre aussi terrible que dérangeant. J’y ai retrouvé la monstruosité du «Roi des aulnes» de Michel Tournier (Goncourt 1970), ce qui, je crois, n’est pas un mince compliment pour un premier roman. Beaucoup de critiques ont commencé leur billet par la première phrase du texte («J'ai découvert l'existence du mal un samedi matin.»), tant il est vrai qu’elle peut donner une idée du livre. 

Mais il faut le lire pour découvrir un écrivain très doué, qui use de subterfuges littéraires ingénieux comme l’invention d’ «Ebauche», de Klaus Muren qui pourra rejoindre les bibliothèques imaginaires, ou la propre analyse du roman par des personnages de celui-ci, désamorçant ainsi tout ce qu’on pourra écrire sur «Un jeune prometteur» : Gautier Battistella s’en est déjà chargé.

«Un jeune homme prometteur» fait partie des Talents Cultura 2014, qui récompensent chaque année plusieurs premiers romans.

«Un jeune homme prometteur» de Gautier Battistella - Grasset 2014 

Ici, toutes les critiques de la Rentrée littéraire 2014.

6 octobre 2014

Coeur glacé : une BD qui se demande dans quel état on erre...

C’est un album surprenant, une BD qui se palpe avant de se laisser découvrir. On la caresse, son cœur glacé-brillant surprend, ses coins semblent collants, son carton durci. Un livre comme une boîte à chaussures dans laquelle une vie tient parfois.
 
photomontage © vivelaroseetlelilas
 
D’ailleurs, sa vie, le héros de «Coeur glacé» se demande si elle en vaut la peine. Chaque journée, illustration de l’éternel retour, n’est qu’un nouveau recommencement de tâches dont il se sent de plus en plus détaché. Ne serait-il pas temps de se soustraire à l’abstraite mélancolie qui l’étreint et d’en finir concrètement ?
Le compte à rebours commence : l’anti-héros se laisse un mois pour se laisser convaincre que la vie vaut d’être vécue.

Johan de Moor revient à la bande dessinée avec un album très graphique, qui sert d’une manière tout à fait grinçante le propos dépressif de Gilles Dal :
lorsque le personnage principal, cet homme blanc typique, quasiment topique, blanc, cadre de bon niveau, hétérosexuel, marié, deux enfants, vit - ou plutôt regarde passer la vie, le dessin est triste, sombre. Se met-il à craindre la mort, ou simplement à y penser, à la conceptualiser, et le dessin se fait cabaret, lumineux, chatoyant. Garanti 100% post-moderne !

Est-ce parce que la véritable richesse est intérieure ? Je ne crois pas que que cela soit le message de «Coeur glacé», qui n’hésite pas à se moquer de son personnage, qui palpite d'émotions attendues (la simplicité touchante des populations déshéritées du Tiers-Monde) et égrène peu d’idées personnelles (même le testament virtuel lui vient tout droit du courant transhumaniste).
Je retiendrai de cet album sa noirceur, certes, mais aussi ses pages muettes, très poétiques, et une critique de l’injonction au bonheur et au paraître.

Dans une interview donnée à la radio France Culture, les deux auteurs ont révélé le sujet de leur prochaine collaboration : la vie à deux. Heureuse, paraît-il, la vie à deux. Allons donc !

«Coeur glacé» de Johan de Moor & Gilles Dal - Le Lombard 2014

3 octobre 2014

L’étrange affaire du pantalon de Dassoukine, de Fouad Laroui : des textes à l’élégance humaniste

En tant que bibliophile invétérée, il y a un nombre incalculable de livres que je veux lire, d’auteurs dont je me persuade qu’il devient urgent comme de respirer de découvrir le style, et de classiques qui prennent encore la poussière dans mes étagères. Comme chacun sait, «le paradis, à n’en pas douter, n’est qu’une immense bibliothèque» (Bachelard, dont je n’ai pas lu grand chose), et je dois bien posséder une cinquantaine de livres qui attendent leur heure. Si j’habitais en province, il est à peu près certain que ce serait facilement le double.

photographie © vivelaroseetlelilas

Revenons à cette note sur «L’étrange affaire du pantalon de Dassoukine» (même si, brossant cette introduction relativement contraire aux moeurs de ce blog, je reste, de fait, dans la thématique qui nous occupe hic et nunc). Un beau jour (où était-ce une nuit ? plaisante un personnage du recueil), j’ai découvert l’existence de Fouad Laroui. Ensuite, j’ai vu apparaître «Une année chez les Français», le titre et l’illustration de couverture m’ont fait sourire. J’ai failli acheter «La femme la plus riche du Yorkshire» mais ce jour-là, j’en avais déjà assez dans les bras. Cette année, en cette rentrée littéraire, Fouad Laroui publie chez Julliard «Les Tribulations du dernier Sijilmassi». Mais je possède déjà beaucoup de livres estampillés «Rentrée littéraire à lire d’urgence». C’est alors que j’avise, petit, tentant, couleur ocre et vert, la tentation raisonnable de «L’étrange affaire du pantalon de Dassoukine». Parce que ce recueil de nouvelles est relativement court, j’allais pouvoir enfin découvrir cet auteur (sans pour autant prendre trop de retard sur ce qui était à lire pour hier).

Dès la première nouvelle qui donne son nom au livre, je me suis beaucoup amusée. Mais il faut que je vous détrompe immédiatement : ce n’est pas vraiment drôle. Fouad Laroui manie l’humour noir et l’ironie devant la finitude de l’existence, il peint de petites vanités sous le prétexte de nous faire sourire avec des blagues de café. Parfois, c’est vrai, le désenchantement est tristement là et ne se termine qu’à la dernière phrase de la nouvelle («Dislocation»). Sans doute amoureux de Queneau, l’auteur nous invite d’ailleurs avec cette dernière à rentrer dans un exercice de style particulièrement prenant.
Par ailleurs, toutes les nouvelles sont parsemées de réflexions sur la langue, qui est parfois même l’objet du discours des personnages, voire le sujet d’un texte («Ce qui ne s’est pas dit à Bruxelles») qui n’hésitent pas à disserter sur le bon usage des mots… Cher Grevisse, es-tu parmi nous ?

Toutefois, si j’ai particulièrement aimé la forme, le fond m’a plu aussi. Identité («Dislocation», «Né nulle part» notamment), philosophie («Le quart d’heure des philosophes»), incurie des classes dirigeantes («Khouribga ou les lois de l’univers»), lutte des classes («Le garde du corps de Bennani») et révolutions arabes («la nuit d’avant»), Fouad Laroui fait mine de traiter avec légèreté de sujets profonds, pour mieux rappeler une morale humaniste. Des textes d’une élégance rare.


(Suit une discussion oiseuse, qui a lieu à toutes les époques et sous toutes les latitudes, sur le fait de savoir ce que les baleines sont) alors que le peuple meurt de faim (à ce propos, une baleine convenablement dépecée, serait la bienvenue [mais sont-elles halal] ? Victoire de la science et de Nagib réunis : les cétacés sont des mammifères. Fin de la digression.)
  
«L’étrange affaire du pantalon de Dassoukine» a reçu l’année dernière le prix Goncourt de la nouvelle lors de sa parution chez Julliard.

«L’étrange affaire du pantalon de Dassoukine» de Fouad Laroui - Pocket 2014