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30 octobre 2014

Rentrée littéraire #10 : Hélène Risser, Les amants spéculatifs

« Les amants spéculatifs » est le second livre dont je parle depuis la rentrée qui évoque le monde de la finance, après « La chute de la maison Lehman ». Il faut dire qu’il n’est guère étonnant que la curiosité qui anime désormais chacun pour les banquiers, les traders, et un monde qui n’intéressait il n’y a encore peu de temps que les spécialistes fasse son retour en littérature. Le personnage du banquier était très présent dans la littérature du 19ème : dans Trollope, chez Balzac…. Dans « La maison Nucingen » par exemple, Balzac traite largement de la spéculation financière, et celle-ci est au cœur du chef d’œuvre d’Anthony Trollope « Quelle époque ! » (« The way we live now »).
 
photomontage © vivelaroseetlelilas (Jacob Matham d'après Hendrik Goltzius, Eros & Anteros)

Le livre d’Hélène Risser est quant à lui assez original : la question de la finance y est abordée du point de vue amoureux. La belle Anna peut-elle appliquer à sa vie personnelle les théories qu’elle met en œuvre, en tant que banquière d’affaire et ex-trader ? Une question qui n’est pas aussi saugrenue qu’elle pourrait apparaître de prime abord…
Le texte du roman est construit sous la forme de fragments faussement agencés par l’éditeur : en effet, il y a une mise en abîme de l’écriture des  « Amants spéculatifs » puisque une dénommée Hélène (comme Hélène Risser donc) est censée écrire l’autobiographie d’une banquière. Son éditeur souhaite en effet que les lecteurs puissent trouver des héros, ou plutôt des anti-héros qui incarnent la crise des subprimes…

Les fragments sont ceux des carnets d’Hélène, du journal d’Anna, du roman en train de s’écrire. Cela donne une dimension épistolaire au roman qui est assez amusante, notamment quand interviennent également les échanges de mails entre la banquière et son patron, Charles. Ils se mettent à jouer à la marquise de Merteuil et au vicomte de Valmont, sans véritablement s’en rendre compte : obsédés par leur métier, ils ne font que réinventer de vieilles recettes, qui portent de nouveaux noms, à l’instar de la théorie des jeux.
 
Comme dans « Les liaisons dangereuses », la situation est plus difficile à gérer du côté féminin que masculin, pour Anna que pour Charles. Elle choisit de prendre des amants au moment où son mari, en crise, est parti s’isoler dans le Sud. Elle élabore des schémas compliqués avec Charles afin de déterminer les amants à conquérir («Mais je veux me protéger, comme je le fais finalement depuis toujours au travail, en compensant grâce à cette invention de la finance moderne qu’est le marché de couverture.»). Malgré la modernité de notre société, Anna et la Marquise restent des femmes qui tentent d’affirmer leur pouvoir dans une société inégalitaire et sexiste. Pour Anna, difficile d’égaler son patron dans la gestion de ses aventures : il y a la culpabilité sous-jacente vis-à-vis des enfants, la crainte de ressembler à la mère… Anna a gagné la bataille du mérite, mais il en reste d’autres à mener – pour elle, mais également pour son nègre, Hélène.

C’est donc un livre particulier qu’Hélène Risser donne à lire en cette rentrée littéraire : il s’agit de finance, de dérégulation des marchés, mais aussi de genre, de rôles sexués, de la permanence de la difficile condition féminine (que l’on soit journaliste ou banquière), du désarroi amoureux et de la confusion des sentiments.
Néanmoins, je n’ai pu m’empêcher de trouver parfois quelques longueurs au roman. Longueurs toutefois compensées par l’intrigue piquante et la particularité du projet littéraire.

«A propos des emballements et des bulles qui en résultent quels que soient les marchés - actions, matières premières, immobiliers et… amoureux -, nous savons qu’ils proviennent d’interactions bien connues : chacun adapte son comportement à celui des autres, tel qu’il l’observe, ce qui amplifie les mouvements, à la hausse - la bulle gonfle - comme à la baisse - le crack -, au-delà de ce qu’il devrait si les acteurs s’en tenaient aux seules informations dont ils disposent sur les biens qu’ils échangent.»

« Les amants spéculatifs » d’Hélène Risser – JCLattes 2014

Ici, toutes les critiques de la Rentrée littéraire 2014.

4 commentaires :

  1. Très intéressant ce mélange des genres. En plus le parallèle avec Merteuil et Valmont, ça éveille tout de suite mon appétit littéraire :-)

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  2. Pas sûre que ce livre soit pour moi. J'ai du mal avec le monde de la finance ( c'est d'ailleurs pour ça que je repousse sans cesse la lecture du roman de Trollope ) et cette "reprise" du duo Merteuil/Valmont ne me motive pas non plus. J'ai l'impression que ça manque un peu d'originalité et j'ai peur de m'ennuyer. ( je suis hyper difficile en ce moment, je ne sais vraiment pas ce que j'ai ! )

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    1. C'est terriblement dommage pour Trollope ! Quant aux Amants spéculatifs, ça l'est moins, fatalement, mais il y a une imbrication des écritures séduisante et une mise en abyme intéressante. Mais je comprends, chacun(e) ses réticences et ses envies du moment !

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