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9 octobre 2014

Rentrée littéraire 2014 #7 : Gautier Battistella, Un jeune homme prometteur

Il y a des livres étranges, dans lesquelles on se livre à des assassinats plus ou moins réels. Dans lesquels on évoque la campagne française, ou plutôt la montagne, celle que les jeunes finissent un à un par quitter, pour s’en aller gagner leur vie loin de la terre où ils sont nés, mais dans lesquels on évoque aussi les bordels thaïlandais.

photomontage © vivelaroseetlelilas

Non, en fait, en cette rentrée littéraire, un seul livre fait cela, un seul narrateur se livre à cet exercice bizarre : évoquer aussi bien des chemins rocailleux, des intrigues pyrénéennes glauques, au loin, «Labat» ; Carole Lasse, synthèse absolument hilarante de Marcela Iacub et Christine Angot ; et la moiteur du sexe à l’autre bout du monde.

Dans «Un jeune homme prometteur», Gautier Battistella mène le lecteur par le bout du nez. Il lui fait renifler les chairs mortes des animaux torturés par le narrateur ou par son frère, plus violent encore que lui. Il faut dire que ce narrateur n’est pas né à Labat, dans la montagne. Il n’a pas l’âme bien née comme dans la chanson de Ferrat, par contre oui, elle est noueuse comme un pied de vigne, tortueuse même.
Ce narrateur terrifiant, sinistre, a été abandonné par sa mère, et son père ne l’a pas reconnu. Précocement cruel, aux troubles comportementaux inquiétants, il a été renvoyé de toutes ses familles d’accueil, et a été ensuite enfermé à l’orphelinat, lieu d'horreur quotidienne. Alors Labat, en comparaison, chez Mémé qui les adopte, lui et Jeff, qui les sort de cet enfer, c’est presque le paradis. Il y a même une Russe blanche - ou est-ce simplement une sorcière ? - pour lui faire découvrir les livres. Sauf qu’un jour, bachot en poche, il tourne le dos à ses Pyrénées et monte à Paris.
Rapidement, il est embauché au journal Rétro. Il découvre alors le milieu littéraire germanopratin, les écrivains à la mode. Il se laisse un peu de temps : se laisser happer par Paris d’abord, se venger de son ex-petite amie et de sa mère, ensuite… 

«Pour commencer, je vais te faire une confidence : je ne te hais point. Je méprise ce que tu incarnes. Une époque, qui met des points au milieu des phrases. C’est. Comme si. Je parlais. Comme. Ça. Ce n’est pas ta jeunesse ou ta beauté qui me gênent, mais ta fausse légèreté, tes amitiés calculées, le vide que tu habilles de vérités définitives, ton opportunisme, ta belle âme cynique.» 

J'ai beaucoup aimé ce livre aussi terrible que dérangeant. J’y ai retrouvé la monstruosité du «Roi des aulnes» de Michel Tournier (Goncourt 1970), ce qui, je crois, n’est pas un mince compliment pour un premier roman. Beaucoup de critiques ont commencé leur billet par la première phrase du texte («J'ai découvert l'existence du mal un samedi matin.»), tant il est vrai qu’elle peut donner une idée du livre. 

Mais il faut le lire pour découvrir un écrivain très doué, qui use de subterfuges littéraires ingénieux comme l’invention d’ «Ebauche», de Klaus Muren qui pourra rejoindre les bibliothèques imaginaires, ou la propre analyse du roman par des personnages de celui-ci, désamorçant ainsi tout ce qu’on pourra écrire sur «Un jeune prometteur» : Gautier Battistella s’en est déjà chargé.

«Un jeune homme prometteur» fait partie des Talents Cultura 2014, qui récompensent chaque année plusieurs premiers romans.

«Un jeune homme prometteur» de Gautier Battistella - Grasset 2014 

Ici, toutes les critiques de la Rentrée littéraire 2014.

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