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30 mars 2015

Fashion mix : mode d'ici, créateurs d'ailleurs au Palais de la Porte Dorée

Depuis qu’Olivier Saillard a pris la direction du Musée Galliera, beaucoup de choses ont changé au Musée de la mode. La rénovation du Palais a permis l’organisation d’expositions hors les murs. Je précise bien «permis», puisque tous les établissements culturels ne réussissent pas de la même manière cet exercice bien particulier. Loin d’établir de simples transferts de collections, les expositions du Musée de la mode ont ainsi investi avec bonheur des lieux comme l’atelier de Bourdelle ou les Docks.
 
 
Bien que le Palais Galliera soit de nouveau ouvert aux expositions temporaires, les expositions hors les murs continuent. Preuve en est avec la belle installation au Palais de la Portée dorée, au Musée de l’histoire de l’immigration : «Fashion Mix» rassemble de multiples informations - et, surtout, créations ! - issues de cette haute couture française.
Si française qu’elle fut, faut-il le rappeler, inventée par l’Anglais Worth, qui s’installe à Paris au milieu du 19ème. Si française qu’elle s’est nourrie des talents de tous les couturiers attirés par la gloire de la capitale mondiale de la mode, ou tout simplement jetés sur les route de l’exil et apportant, avec eux, le savoir-faire de leur patrie natale.
La société des amis de Marcel Proust viendra avec émotion saluer les robes de Fortuny,  la communauté russe se rappeler les expatriés cousant sans relâche...

C’est tout le mérite de l’exposition, qui a fait travailler ensemble les équipes du Musée de la mode et celles du Musée de l’histoire de l’immigration de ne pas donner une leçon simpliste de cosmopolitisme en faisant du name dropping. Si personne ne boudera son plaisir à l’idée de voir ou revoir certaines créations de Balenciaga, Schiaparelli ou Alaïa, il est tout à fait d’intéressant de visiter «Fashion Mix», qui interroge simultanément la convergence des talents vers Paris comme pôle d’attraction et, en retour leur influence sur la mode française.
 
 
Si la préférence parisienne des créateurs est aujourd’hui davantage marquée par un choix artistique valant per se, elle fut parfois avant tout affaire de contraintes historiques, politiques (révolutions, guerres civiles), ou économiques. Nombre de documents d’époque rappellent en creux les tragédies du siècle dernier, comme certains singuliers parcours individuels.

Une exposition à visiter pour réfléchir en beauté.
 
A voir jusqu’au au 31 mai 2015.  edit : Prolongée jusqu'au 28 juin 2015

«Fashion Mix. Mode d’ici, créateurs d’ailleurs»
Palais de la Porte Dorée - Musée de l’histoire de l’immigration
293 avenue Daumesnil
75012 PARIS

28 mars 2015

Honor Bright, dernière fugitive imaginée par Tracy Chevalier

Tracy Chevalier est une valeur particulièrement précieuse de la littérature moderne. A mes yeux, et à ceux d'innombrables lectrices (je présume, plutôt que lecteurs). Avec elle, vous est donnée l’immersion totale dans un monde : l’Angleterre de William Blake - le quotidien de Vermeer - la recherche de fossiles dans le Dorset - les traditions des lissiers bruxellois au Moyen-Âge -etc, et vous n’en ressortez que lorsque vous avez terminé le roman.

photomontage © vivelaroseetlelilas - quilt quaker du milieu du 19ème, contemporain de l'intrigue du roman

J’ai lu tous les romans de l’Américaine et je suis donc en mesure de vous donner les ingrédients qui composent la recette de l’auteure. A chaque fois, il s’agit d’un roman historique (exceptionnellement, à demi-historique), systématiquement, à hauteur d’homme (c’est-à-dire que Tracy Chevalier n’aime pas la fresque, elle apprécie la microhistoire), toujours, avec une problématique particulière (en général, un savoir-faire : celui des tapissiers, un talent : essentiellement celui d’artistes, peintres, poètes), et une intrigue qui n’oublie pas les essentiels rebondissements amoureux. D’autres utilisent cette recette, bien évidemment. Mais voilà, Tracy Chevalier est excellente là où d’autres finissent par décevoir ou lasser.

Une fois que je vous ai dit tout cela, vous ne serez pas étonnés de retrouver les éléments pré-cités dans «La dernière fugitive», dernier livre de l’écrivaine : le roman historique se situe cette fois au milieu du 19ème siècle, dans un milieu quaker. L’héroïne, Honor Bright, fuit une rupture amoureuse humiliante en embarquant avec sa soeur Grace pour les jeunes États-Unis d’Amérique. Son savoir-faire à elle ? Ses dons de couturière, car elle est particulièrement habile dans la confection de magnifiques quilts. Ainsi, vous voilà plongés dans l’Amérique du mythe de la frontier, à suivre les pérégrinations solitaires d’Honor afin de rejoindre le promis de sa sœur malheureusement décédée à l’arrivée du bateau.

La jeune femme rejoint ainsi sa destination au fin fond de l’Ohio - non sans avoir fait une halte à Wellington, où elle se fait l’amie d’une indépendante modiste. Dans une ville qui mérite à peine ce qualificatif, Faithwell, elle doit rapidement se faire une place, indésirable qu’elle est dans la maison qui attendait Grace. Le mariage semble la seule solution.

Mais l’Ohio est un passage obligé du «chemin de fer clandestin», ce réseau de passeurs qui aident les esclaves en fuite vers le Canada, vers la liberté. Pourtant surveillée par un intriguant chasseur d’esclaves et peu soutenue par ses Amis, Honor tente d’apporter sa contribution à la cause abolitionniste…

Évidemment, j’ai une fois de plus été emportée par la plume de l’auteure. Elle a réussi à m’intéresser à une communauté qui m’évoquait des paquets de céréales (après recherches, peu de rapport), ou, plus angoissant, le tableau du quaker Grant Wood «American Gothic» (ces deux Américains sinistres, boutonnés jusqu’au cou, représentés tenant une fourche devant un chalet néo-gothique) - et presque aux quilts, notamment grâce à ce patchwork de vies auquel il peut ressembler (je vais devoir vous laisser lire «La dernière fugitive» pour comprendre ce que je veux dire).

26 mars 2015

Deuxième sélection du prix de la Closerie des Lilas, qui promeut la littérature féminine

Vous ne vous étonnerez pas de me voir ainsi évoquer un prix littéraire en particulier sur mon blog : le prix de la Closerie des Lilas, décerné pour la première fois en mars 2007 a ceci de spécifique qu’il est remis par un jury féminin à une femme - au sein du restaurant éponyme. Il y a là, forcément, matière à me séduire : ce prix promeut la littérature féminine, tout comme modestement, sur ce blog, on trouvera plus souvent créatrices que créateurs, un parti-pris assumé depuis sa création. 
 
photographie © vivelaroseetlelilas
 
Parmi les fondatrices à l’initiative de ce prix original, la romancière Emmanuelle de Boysson, dont vous pouvez retrouver ici une interview à l’occasion de la sortie du «Bonheur en prime».
Depuis 2007, Anne Wiazemsky, Stéphanie Hochet, Sylvie Ohayon… ont ainsi été félicitées. L’année dernière, c’est Lola Lafon qui a remporté cette récompense avec «La petite communiste qui ne souriait jamais».

Le prix de la Closerie des Lilas est ainsi remis pour un roman de la rentrée littéraire de janvier, dont on a déjà eu l’occasion de dire qu’elle est devenue quasiment aussi importante que celle de septembre. Parallèlement, depuis 2013, l’Académie Lilas de la Closerie couronne une personnalité féminine de l’année, choisie pour une action ou une création en lien avec les mots et l’écriture. Après Annick Cojean et Diane de Selliers, il me tarde de connaître le nom de la femme de lettres déjà choisie dans le secret de l’Académie !

Chaque année, le roman primé est par ailleurs choisi par un jury invité «par souci d’indépendance et d’ouverture». Pour cette nouvelle édition, ce dernier est composé d’Aure Atika, Lydia Bacrie, Anne Barrère, Rachida Brakni, Catherine Ceylac, Aurélie Filippetti, Pascale Frey, Farida Khelfa, Sarah Lavoine, Amélie Nothomb et Elisabeth Roudinesco ; le jury permanent étant composé d’ Emmanuelle de Boysson, Adélaïde de Clermont Tonnerre, Carole Chrétiennot, Stéphanie Janicot, Jessica Nelson et Tatiana de Rosnay.

En attendant la remise du prix le 8 avril prochain, la deuxième sélection restreint l’éventail des possibles car seuls 6 titres ont été annoncés hier : 

- la biographie de l’auteure de «La ferme africaine» : «Baronne Blixen» de Dominique de Saint Pern
- «Je viens» d’Emmanuelle Bayamack-Tam, conte marseillais cruel
- les «Amours» saphiques de Léonor de Récondo
- «Azadi» de Saïdeh Pakravan, texte difficile sur la contestation des jeunes iraniens en 2009
-
 «Le fil de Yo» de Caroline Tiné, qui traite de la folie,
et enfin «Un destin miniature» de Gaëlle Heureux, le seul livre de la sélection à avoir pour personnage principal un homme.



La lauréate sera l’invitée privilégiée de la Closerie des Lilas pendant une année. Un prix de Flore féminin !

25 mars 2015

Comédie musicale de Sophie Bassignac, symphonie pour un appartement insensé

Je ne connaissais pas Sophie Bassignac. Erreur ! Mais faute avouée à demi pardonnée, et surtout, bonheur de la découverte de la «Comédie musicale» qu’elle a orchestrée dans son dernier roman (le sixième). Paru chez Lattès ce mois-ci, c’est une drôle de fantaisie qui se joue quasiment en huis-clos.

photographies © vivelaroseetlelilas

Quelque part entre le cynisme de Yasmina Reza et les sucreries d’Anna Gavalda (j’ai parfois pensé à un «Ensemble, c’est tout» vitaminé à la coke), Sophie Bassignac nous convie dans un appartement en plein capharnaüm. Tout y est sens dessus dessous. Les êtres, les sentiments, les choses.

Il y a le noyau dur de leurs habitants légitimes : les superbes Max et Raphaël, cousins dont on sent dès le début de l’intrigue qu’ils jouent malgré eux une étrange partition, sur des instruments désaccordés. A ce duo infernal d’enfants terribles, il faut ajouter une jeune femme «montée à Paris», colocataire improbable mais somme toute évidente.
Puisque les deux cousins ont hérité de leurs mères sœurs si jumelles que presque siamoises, retraitées du cinéma, leurs métiers d'accessoiriste et de restaurateur, Louise, apprentie Rita-Gilda, nostalgique des Cary Grant et Gary Cooper, devrait être la compagne idéale.

Mais c’est sans compter les tics et tocs de Max, les névroses morbides de Raphaël (et inversement). Dans cet appartement, souvent, on trouve la voisine du dessous. Cécile a la cinquantaine, rugissante sur les estrades des amphis de l’Université, «coach à thèses réservé aux meilleurs», mais moins florissante dans son intimité, en alcoolique portée sur le gin glacé.
Alors que Paris s’enfonce dans la neige, le quatuor recueille Eva, évanescente créature vêtue de blanc, enfuie de sa prison dorée de belle endormie. Mais le sort de l’appartement est en sursis : les sœurs Valette ont décidé de vendre…

Présenté comme un conte d’hiver par son éditeur, JC Lattès, «Comédie musicale» en a nombre de caractéristiques. Mais à trop vous en dévoiler, je crains de vous faire perdre le plaisir de découvrir les rebondissements qui font le charme un rien pervers de ce récit. A vous de jouer !

«Comédie musicale» de Sophie Bassignac - JC Lattès 2015

23 mars 2015

Le manifeste d'une Féministe Africaine Heureuse, Chimamanda Ngozi Adichie & concours

Lorsque la chanson «Flawless» de Beyoncé est sortie, un débat a largement agité les féministes, et plus largement, beaucoup de femmes - et de fans. En effet, le titre reprenait, en son milieu, un extrait d’un discours de la Nigériane Chimamanda Ngozi Adichie.

photomontage © vivelaroseetlelilas
 
«Americanah» n’était pas encore sorti en France, et les critiques dithyrambiques qui ont accompagné cette parution non plus. Alors que j’en étais à la lecture de mon dixième article ou post web sur cette question cruciale de savoir si Beyoncé utilisait le féminisme comme argument marketing ou pas, si elle était féministe - ou pas, j’ai réalisé, comme certains journalistes, que sans la chanson, de fait, je n’aurais pas entendu parler de ce texte, de cette femme. Que la chanteuse se trémousse fesses quasi nues dans un collant en résille ou pas se trouvait relégué au second plan. Beyoncé a un pouvoir de prescription de lecture - aussi. Enfin, je l’espère !

Les semaines ont passé mais le texte de Chimamanda Ngozi Adichie est désormais traduit, disponible en français en Folio. Il était donc logique que je m’y penche. Le format est court, celui d’une petite conférence. L’auteure nigériane va droit au but, en évoquant des situations concrètes d’inégalité des sexes dans un monde occidental qui est censé avoir digéré le féminisme de combat et dans l’Afrique qui revendique le traitement différencié entre filles et garçons. Ses souvenirs d’enfance, ses propres expériences lorsqu’elle vit au Nigéria, les confidences de ses amies américaines permettent d’évoquer des situations  symboliques qu’elle désigne avec simplicité comme des preuves de la nécessité de se préoccuper des questions de genre, toutes et tous.
La principale piste pour Chimamanda Ngozi Adichie est celle de l’éducation : «Et si, dans l’éducation que nous donnons à nos enfants, nous nous concentrions sur leurs aptitudes plutôt que sur leur sexe ?».


 J’ai trouvé particulièrement intéressante la façon dont elle revendique l’utilisation du qualificatif «féministe», qui a trop été décrié ces dernières années, et le fait qu’il n’est pas possible de de se contenter des revendications liées aux «droits de l’homme».

«Durant des siècles, on a séparé les êtres humains en deux groupes, dont l’un a subi l’exclusion et l’oppression. La solution à ce problème doit en tenir compte, ce n’est que justice.»

Dans le petit livre publié par Folio, la conférence est suivie d’une nouvelle touchante et révoltante, «Les marieuses», dans laquelle une jeune Nigériane subit un mariage arrangé avec un Nigérian expatrié aux USA.

Je vous propose de gagner deux exemplaires de ce «Nous sommes tous des féministes» en m’envoyant le nom de la femme qui vous a inspiré-e récemment !

Pour participer :

- il faut être fan de la page Facebook du blog
- envoyez-moi avant le dimanche 29 mars minuit un mail à l’adresse du blog : vivelaroseetlelilas[@]gmail.com avec votre adresse postale - et le nom sous lequel vous likez ma page Facebook, s’il est différent ! Je tirerai au sort deux participations parmi les participations complètes, et les gagnants recevront un exemplaire de l'ouvrage de la part de Folio.

Concours réservé à la France métropolitaine. 

Edit du 30 mars 2015 : Cyril et Aude ont été tirés au sort. Bonne lecture à eux ! Et merci à tous les participants, qui m'ont parfois fait découvrir des femmes extraordinaires.

16 mars 2015

Noël en février : du "Rock en Brie" raconté par Sylvia Hansel

Si j’ai ouvert plusieurs textes sur l’adolescence ces derniers mois, ce n’est pourtant pas une thématique qui me passionne - hasard de calendrier, hasard des publications. Sans doute encore trop proche, cet épisode de la vie où l’autorisation de sortir est un élément palpitant de l’existence ne m’a procuré que rarement de moments mémorables de lecture.
 
photomontage © vivelaroseetlelilas
 
Pourtant, avec «Noël en février», j’ai trouvé une matière compacte, loin de récits parfois mièvres ou dont la nostalgie était positivement agaçante. Sylvia Hansel signe un premier roman dans lequel Camille, qui se croit très originale, décide d’intégrer un lycée technique afin d’étudier les arts appliqués. Cela devrait suffire à rompre l’isolement connu au collège, et, accessoirement, de devenir une rock star. Parce que, ne vous y trompez pas, Camille, malgré ses ongles criards et son rouge à lèvres violet est plutôt une fille à descendre des Kro plutôt qu’à traîner chez Jennyfer.
Dans la banlieue où elle vit, près de Meaux, ça sent le renfermé. Tim Burton s’amuserait à retrouver les lotissements dont il a fait la satire en Seine-et-Marne. Camille n’a pas de parents très présents : ils sont séparés et sa mère, avec laquelle elle vit, est tournée vers son second mari et le demi-frère de l’héroïne ; quant à son père, lepéniste machiste plus que bourru, elle ne le voit - heureusement - que rarement.

C’est donc logiquement à la rentrée de cette fameuse seconde qui doit changer sa vie que l’adolescente tombe amoureuse d’un grand blond à l’air mystérieux, Mathieu - lequel, permettant ainsi de donner un fil rouge au livre, quitte le lycée au bout de quelques jours.
Opiniâtre, Camille traque le fuyard : c’est le début d’une histoire qui n’en est pas une, faite d’attente et de beaucoup d’illusions, au temps du hit-parade (c’est-à-dire sans téléphone portable ni internet). Il faut bien fuir la déprimante réalité des perspectives offertes par l’espace entre «Saint-Poucrasse» et la banlieue de Meaux, et les garçons quelconques qui le peuplent.

Si j’ai davantage apprécié «Noël en février» que d’autres romans, c’est que son réalisme m’a plu. Sylvia Hansel n’use pas de la même langue que Virginie Despentes, mais elle parle le même langage, on retrouve les sujets clés de l’écrivaine : le rock, évidemment - puisque Camille a bon goût -, mais aussi les mauvaises rencontres, le machisme des petits mecs et leur violence ignorante ; et dans l’écriture, cet humour noir des filles à qui on n’en comptera plus.
Quant aux titres des chapitres, ils valent à eux seuls le détour : «Lapinou dans le Mordor», «La Tragédie du Morceau de Viande», «Barbecue et femme-faucon»...

Je vous conseille l'écoute de la playlist du livre, dispo ici.
 

12 mars 2015

Il pleuvait des oiseaux, conte à faire rêver les jeunes et vieux enfants

«Il pleuvait des oiseaux» est un conte philosophique.
 C’est une peinture de la liberté, une ode aux deuxièmes chances, aux deuxièmes vies.
 
photomontage © vivelaroseetlelilas

C’est une suite d’amitiés, celle de Tom et Charlie, des octogénaires qui n’ont plus beaucoup besoin de parler mais qui veulent encore vivre cabanes presque adossées, l’amitié qui les unissait à Ted, celle qui les rapproche de Steve, gardien d’hôtel fantoche, et  de Bruno, qui gère la plantation de cannabis qui les fait tous vivre.
C’est la légende vivante du même Ted, si tel est bien son nom, rescapé des grands feux qui ont anéanti des villages entiers de l’Ontario en 1916 et qui s'était retiré pour peindre.
C’est cette dame qui raconte qu’alors, au cœur de l’horreur de ces grands feux, il pleuvait des oiseaux.
C’est ce récit qui émeut jusqu’aux tréfonds d’elle-même Clara, une photographe mal dans son temps, dans son être, car ce livre, c’est aussi son histoire à elle : son travail de mémoire, son projet photographique, ses rencontres à l’ermitage vont la ramener au monde. Car c’est une histoire de paradoxes.
Et c’est aussi l’histoire de Marie-Desneige, de sa vie terrible de femme enfermée - et de sa délivrance des maisons de fous par son neveu Bruno qui vient la déposer auprès de Tom et Charlie.

C’est un roman original, poignant, une histoire improbable en fait - mais on a précisé qu’il s’agissait d’un conte. Jocelyne Saucier niche au plus profond du Canada des personnages à la fois très nord-américains - et tout à fait universels. En faisant revivre une catastrophe centenaire, l’auteure renvoie aux calamités actuelles. En évoquant la fin de vie, elle s’inscrit dans un débat à vif, en prenant partie en douceur.
Et pourtant, loin de laisser le lecteur étranglé par l’émotion, la romancière imagine une fin impromptue - improbable, comme l’histoire - mais on va préciser encore une fois qu’il s’agit d’un conte, une fin en forme de happy-end, en un conseil optimiste : «Le bonheur a besoin simplement qu’on y consente.»
La nature et l’art sont cependant des ingrédients indispensables.

«Il pleuvait des oiseaux» de Jocelyne Saucier - Folio 2015

4 mars 2015

Les Fifty shades of pink de Tatiana de Rosnay consignées dans son carnet rouge

Du cœur du cul de l’amour vache du sexe tarifié de l’amour inconditionnel et de l’amour fou, tout, tout, vous aurez tout dans le « carnet rouge » de Tatiana de Rosnay !
 
photomontage © vivelaroseetlelilas

Vous me connaissez. Les livres contemporains à gros tirages, il n’y en a guère ici. Ceux qui trustent les premières places, je trouve leur succès intéressant – mais d’un point de vue sociologique. On me dit élitiste parce que je n’ouvrirai jamais ni Marc Lévy, ni Guillaume Musso (voyons, je n’ai pas lu tout Balzac, alors !). Contaminées par cette crainte du best-seller flattant le lecteur dans le sens du poil (narration linéaire, actuelle, peu de vocabulaire et pas assez de grammaire), les œuvres situées un cran en dessous dans le palmarès de Livres Hebdo atteignent de ce fait rarement la caisse de mes librairies préférées.

Avec « Son carnet rouge », j’ai décidé de découvrir Tatiana de Rosnay. Il y avait eu tellement de bruit autour d’ « Elle s’appelait Sarah » qu’il me paraissait évident que je ne pouvais pas commencer par là. En plus, sur ce blog, je travaille l’actualité littéraire. Bref, sortie en poche de ce carnet rouge, qui promettait un peu de grivoiserie rose en ces temps de licence trop grise, allons-y gaiement.
Dans ce carnet un peu trop court (ça se lit en une heure de train, ces petites choses), l’auteure trifouille les sales secrets des couples infidèles d’aujourd’hui, de la chambre à coucher au Bois de Boulogne. Au menu : légitimes bafouées, maris trompés. Épouses qui choisissent de fermer les yeux. Conjointes déterminées à se venger. Maris, aussi, qui choisissent ce plat qui se mange froid. Il y a à croquer dans ce carnet !

Et je dois avouer que j’ai passé un bon moment (encore une fois, trop court). J’aime le genre de la nouvelle, qui ici est particulièrement adapté à ces miscellanées amoureuses : monologue, extrait de carnet intime, confessions, ces brefs récits disent l’amour – le désamour plutôt ; le désir aujourd’hui. Les nouvelles sont toutes précédées d’une exergue célèbre, qui donne le ton avant les premières lignes. Cela assouplit la lecture (encore ce regret de la brièveté du recueil). Celles que j’ai préférées ont un je-ne-sais-quoi de malice, on s’attend à la chute, et puis, d’une pirouette, Tatiana de Rosnay choisit une autre fin dans un clin d’œil.

Alors, évidemment, comme dans les films français, on est plutôt à Paris et chez les heureux du monde : les maris partent en WE coquin à l'hôtel et s’envoient en l’air surtout avec la fille au pair ; quelques nouvelles ont un goût de déjà-vu (ainsi ce « Toki-Baby », similaire au « Teddy bear » d’Eliette Abécassis dans le recueil « La malle »).

Une agréable lecture, pour conclure !

«Son carnet rouge» de Tatiana de Rosnay - Le Livre de poche 2015

2 mars 2015

Un parfum d'herbe coupée de Nicolas Delesalle : instants d’enfance polaroïdés

C’est bien de cela qu’il s’agit : des instantanés qui remontent à la surface de l’eau vague des souvenirs. L’enfance revue au prisme d’un retour introspectif  - 40 ans, l’âge du bilan ?
 
photomontage © vivelaroseetlelilas

«Tu sais, Anna, je chevauche ma quarantième année et pour la première fois depuis que je suis né, j’ai la force de me retourner pour regarder le paysage.»

Souvenirs souvenirs donc, l’ouvrage tente de saisir ce passage de l’enfance à l’adolescence, au début de l’âge adulte, dans des rites de passage qui deviennent de plus en plus dilués, et dans une famille banalement heureuse.
On pourrait croire qu’on va un peu s’ennuyer dans ces brins d’herbe qui ne sont pas les nôtres, et après tout, ces réminiscences sont assez proches pour qu’elles évoquent à quelques détails près des choses vues ou vécues, non parées du voile romantique du passé lointain. Mais ce n’est pas le cas : Nicolas Delesalle prend soin de peaufiner ses réminiscences, de traiter en courts chapitres ces petits moments que sa mémoire a choisi de conserver.

Globalement donc, je me suis plutôt laissée porter par ce premier roman, par ces madeleines de garçon racontées, d’abord plutôt avec humour, et puis, le récit avançant, de façon finalement plus nostalgique, jusqu’aux premiers drames. L’enfance va partir, s’enfuir à jamais, les châteaux de sable n’auront plus la même importance et les pactes à propos des champignons laisseront place à d’autres, aux enjeux sans commune mesure.
«Maman prend alors mes mains dans les siennes.
Nous restons ainsi, un long moment, silencieux.
C’est beau comme une publicité pour de l’eau minérale.»
 
Avec cette nouvelle collection de «petits grands formats», Le Livre de poche tente un parti intéressant : Préludes publiera des inédits à des prix inférieurs à ceux des grands formats traditionnels. L’autre nouveauté de janvier, «Conception», ne m’intéresse guère : j’attends plutôt «Bons baisers de Téhéran» pour continuer ma découverte de ce label.

«Le parfum de l'herbe coupée» de Nicolas Delesalle - Préludes, Le Livre de poche 2015