barre horizontale




2 avril 2015

Les Amours interdites de Victoire et Céleste, par delà le bien et le mal

Les insomnies aiment les lecteurs. C’est ainsi qu’elles vous saisissent, dans le silence quasi monacal de la nuit.  Vous n’êtes plus tout à fait dans le monde, les personnages de votre livre viennent se pencher à vos côtés, ils envahissent votre canapé préféré, et leur conversation vous enchante ou vous irrite, sans jamais vous laisser indifférent. C’est ainsi que j’ai lu «Amours», de Léonor de Récondo, un livre dont j’ai hésité à vous parler ici…

photomontage © vivelaroseetlelilas

«Amours» se déroule dans le Cher d’il y a un peu plus d’un siècle. Dans une maison bourgeoise, maîtres et serviteurs dansent leur ballet social, savamment préparé par un prologue plus long que dans «Pietra viva» et «Rêves oubliés».
Chez les De Boisvaillant, il y a peut-être un problème de stérilité ; ne peut-on lire d’ailleurs, dans le nom donné à la famille, un clin d’œil malicieux de Léonor de Récondo aux dieux de la fécondité ? Le mari, Anselme, n’a pas eu d’enfants de son premier lit. Dans le second, Victoire, (autre nom à valeur incantatoire, ou dérisoire, qui sait,) la jeune femme prestement épousée en secondes noces, n’accomplit pas non plus le rêve de l’héritier miraculeux, mâle de préférence. Pourtant, un jour, Céleste, la bonne, elle, est enceinte. Anselme n’est donc pas stérile ! Car chez les Boisvaillant, « cela reste en famille, dans la maison » ; apprécions au passage le langage plus que leste de la mère d'Anselme.
Victoire, d’abord sidérée, ose concevoir l’impensable. Garder l’enfant. Mais Victoire est si démunie face à Adrien !
Elle est à son piano, tandis que l’enfant agonise. Alors Céleste comprend, Céleste agit. Et Victoire découvre une nuit Céleste protégeant Adrien. Dans un élan d’humanité bouleversante, les deux femmes se rapprochent, loin des violences de l’homme qui les a toutes deux humiliées.

Ce roman frissonnant de chair et de sang modifie l’impeccable chorégraphie. On pense à Victoire comme à une cousine de la Jeanne de Maupassant, mais on n’est pas très loin non plus de Mauriac. Cependant, c’est une femme qui écrit - et cela change toujours quelque peu la perspective. Délicate, l’histoire qui se noue entre les deux femmes m’a aussi fait songer au texte de Régine Desforges, «Pour l’amour de Marie Salat».

Faut-il lire «Amours».comme un conte ou comme une réflexion sur la permanence des barrières que continuent de dresser les préjugés liés à la naissance et à la fortune ?
Comme tout bon roman, le livre pose plus de questions qu’il n’en résout ! Et une lecture n’exclut probablement pas l’autre.

A vos insomnies !

«Amours» de Léonor de Récondo - Sabine Wespieser 2015
Prix RTL 2015 ; figure dans la deuxième sélection du Prix de la Closerie des Lilas 2015

2 commentaires :

  1. Je vous trouve un peu sévère sur «sur la permanence des barrières que continuent de dresser les préjugés liés à la naissance et à la fortune». Pour moi, ce livre montre aussi la force de la passion, celle qui permet – même temporairement – de s'affranchir des préjugés et des conventions.
    https://collectiondelivres.wordpress.com/2015/04/04/amours/

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ma critique ne se résume pas à cela ! Je pose cette question - qui est bien une interrogation - en guise d'ouverture, car, lorsqu'un écrivain contemporain choisit d'écrire un récit historique, on est en droit de réfléchir à "la morale de l'histoire" au su de la fin choisie (j'essaie de ne pas spoiler les futurs lecteurs ;)).

      Supprimer