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28 mai 2015

L'aquarelliste, un portrait de femme esquissé par Beatrice Masini

Avec un style presque suranné pour un récit contemporain, Beatrice Masini emporte le lecteur dans un récit songeur, introspectif et tout en délicatesse. Il est question de fleurs, de sentiments, il est question de la place du destin et de celle qui est assignée, par leur naissance, aux êtres.
 
photomontage © vivelaroseetlelilas

Alors que la Lombardie, sous domination autrichienne, résiste avec une langueur trompeuse à l’envahisseur prussien, l’héroïne du roman, celle qui lui donne son titre, arrive de Londres dans cette Italie du Nord aussi belle que secrète. Bianca n’a pas vingt ans, mais elle est une surdouée du dessin. Rapidement, le Tout-Milan se disputera les dessins de «l’astre naissant de la botanique illustrée». L’aquarelliste compose avec la vie en communauté aristocratique, les maîtres et les serviteurs, les liens noués et dénoués, et elle au-milieu. Artiste, femme, elle flotte dans la grande maison de Brusuglio, puis se découvre coquette lorsque la famille quitte  la campagne pour la ville.

Bianca dessine, comme le veut Don Titta, toute la flore de sa vaste propriété. Elle peint, elle compose, elle arrange, elle écrit mentalement à son père récemment décédé tout ce qu’elle pense des silences, des conversations surprises. Parfois, elle pense à ce frère qui l’a presque chassée de la maison familiale, pressé qu’il était de l’habiter avec sa femme, pressé d’être un maître. Elle, elle n’en veut pas de maître, ou peut-être voudrait-elle Don Titta, parce qu’il est inaccessible et surtout parce qu’il est poète – et puis un peu révolutionnaire.

« Elle ne comprend pas que certaines vérités ne sont pas faites pour flotter au vent comme des bannières, mais doivent plutôt rester repliées au fond de malles oubliées. »
 
Surtout, elle se prend d’amitié presque filiale pour Pia, la domestique préférée, vive et gaie, sorte de petite sœur, famille de substitution. Elle s'imagine Emma Woodhouse, enquêtant sur cette petite fille qu’on a déposé dans le tour, un dispositif qui permet aux géniteurs d’abandonner les enfants dont ils ne veulent ou ne peuvent assurer la subsistance. Pendant ce temps, on découvre les caractères des autres membres de la maisonnée, la matriarche légèrement tyrannique, comme il se doit, et donna Julie, la bru de constitution fragile, les enfants du couple, filles et garçonnets. Et les hommes aussi bien sûr quoique souvent en retrait, le précepteur Innes, anglais comme Bianca, Tommaso, poète un rien pique-assiette, et les autres.
Bianca, légère, un soir de bal, passera de bras en bras, de danses en danses.

Quel sera le dénouement de cet apprentissage du monde ? Un après-midi, dans l’indolence de l’été, la lecture de «L’aquarelliste» correspondra à l’engourdissement temporel que provoque tout roman historique, et vous serez à même de respirer le parfum légèrement vénéneux d’une intrigue développée avec assez de nonchalance pour que le lecteur ne pressente pas la venue de l’orage.
 

24 mai 2015

L'astronome de Samarcande : le théorème de Jean-Pierre Luminet

Parfois, il faut savoir sortir de sa zone de confort de lecture. Je l’admets, ce livre est un roman historique, comme j’en dévore beaucoup – ce qui fait de ma lecture de «L'astronome de Samarcande» une sortie de route limitée. Cependant, l’héroïne principale du roman, la science, et particulièrement celle des astres, ne m’est guère familière.

 carreau décoratif du mausolée dédié à Abu Tengi à Samarcande ; photomontage © vivelaroseetlelilas

Pourtant, si la trigonométrie et les éclipses, les théorèmes et les parallaxes sont bien présents dans ce récit de Jean-Pierre Luminet, il est tout à fait possible de se passionner pour son roman en étant mauvais en mathématiques – j’en suis la preuve. Il faut dire que le rayonnement des sciences est un sujet passionnant et qu’à l’époque troublée à laquelle le récit se situe, il s’agit aussi de comprendre le vaste empire timouride qui se fait et se défait – de Samarcande à Ispahan- tandis que les astronomes, de générations en générations, de maîtres en disciples, de copistes à bibliothécaires, se transmettent le bâton d’Euclide.

«Les religions se dissipent, telles la brume du matin
Les royaumes s’effondrent, telle la dune sous le vent
Seule la science s’inscrit dans le bronze de l’éternité.»

Le personnage central du livre, Ulugh Beg, est un souverain lettré, passionné par l’étude et réticent à régner. Heureusement, la longévité de Chah Rukh, fils du conquérant sanguinaire Tamerlan, l’en dispense. Alors que Chah Rukh dirige l’empire et règle toutes les affaires d’État d’Hérat (aujourd’hui en Afghanistan), son fils Taragaï dit Ulugh Beg fait de Samarcande (aujourd’hui située en Ouzbékistan) une cité de savants. Entouré de son maître, Qadi-Zadeh, que le lecteur rencontre adolescent au début du roman, et d’un génial jardinier autodidacte, Al-Kashi, il poursuit l’œuvre de sa vie, un traité d’une somme de connaissances mathématiques, et l’édification d’un observatoire comme jamais le monde n’en a encore vu.
 
Mais une telle construction, comme les hypothèses d’Al-Kashi - selon lesquelles la Terre tournerait autour du Soleil, lui-même immobile - rendent fou de rage l’héritier d’Ulugh Beg : l’obscurantisme rôde aux portes de Samarcande…

L’astrophysicien et écrivain Jean-Pierre Luminet donne libre cours à son imagination pour faire vivre ces savants, des légendes certes, mais de simples mortels aussi. On éprouve notamment une grande tendresse pour le monarque Ulugh Beg, tiraillé entre ses devoirs de prince et sa passion pour les étoiles.
Les propos de l'auteur en postface de l’ouvrage permettent au lecteur curieux de faire la part des choses réelles et des caractères inventés, tout en conservant également quelques mystères.

«Et Taragaï inspirait plus de vénération et de crainte sacrée qu’Ulugh Beg assis sur son trône ou perché sur son char d’apparat.»
 

18 mai 2015

We Are The Ocean : interview du guitariste Alfie Scully

Mardi 12 mai, au cœur du Marais, c’est un guitariste fatigué mais heureux qui a accepté de répondre à quelques questions sur « Ark », le dernier album du groupe de rock britannique. Le style du combo est assez difficile à définir, oscillant entre post-hardcore et alternatif emo, une musique hybride qui convient bien aux oscillations d’humeurs ! Peu connu en France, acclamé outre-Manche, comparé à des formations comme Young Guns ou You Me At Six, le groupe pratique une composition commune, instinctive : la We Are The Ocean touch pour le guitariste !

photographie © vivelaroseetlelilas

1 vivelaroseetlelilas : Le dernier album de We are the Ocean est sorti hier, avez-vous déjà des retours ?
Your new album was released yesterday. Have you received any feedback yet?

Alfie Scully : Oui, les retours sont très positifs. C’est toujours intéressant de voir quelles chansons plaisent ou non. L’album est presque terminé depuis presque une petite année, quand on passe par tous ces stades, la finalisation est un soulagement !

Yes, feedback has been very positive. It's always interesting to see what songs people like or not. We've had the album almost ready, at least a big part of it, for almost 10 months. When you go through a lot of stages, writing and recording, when it is released, it feels like a relief.

2 C’est votre 4ème album, le dernier LP date de 2012, pourquoi avoir fait attendre vos dans si longtemps ?
This is your 4th full-length studio album. The previous one was released in 2012. Why have you kept your fans waiting so long?

Il y a plusieurs raisons à cela. La 1ère est que nous ne voulions pas nous ruer sur la réalisation d’un nouvel album avant d’avoir atteint un stade où on était parfaitement satisfaits du choix des chansons. Par ailleurs, c’est le premier album qu’on enregistre à 4. On voulait avoir fait de la scène en tant que quatuor, donc on a fait quelques tournées. Et puis, il y a des éléments qui ne concernent pas la musique même, des questions de label notamment. Pour nous c’était le moment de prendre du temps et de revenir avec quelque chose de frais !

I think it was a number of things. The first was that we didn't want to rush into a new album without being at a stage where we would be happy with the songs choices.
Also this is the first album we have recorded as a four-piece. We wanted first to play as a four-piece, we had several tours. There was also a lot of "behind the scene" kind of stuff going on: we got management and a new record label on board. So it feels it was the right thing for us to do: take some time and come back with a new fresh sounding album.

3 Vous avez une tournée prévue en Angleterre, avez-vous également prévu de vous déplacer à l’étranger ?
I see you have a tour scheduled in the UK. Any plans about playing abroad ?

Nous avons fait une petite tournée en tête d’affiche en mars, nous avons joué au Batofar et aussi en Belgique et en Allemagne. Oui, nous jouons beaucoup au Royaume-Uni mais nous essayons toujours de booker des dates en Europe. A chaque fois que nous revenons dans une ville dans laquelle nous sommes déjà allés, c’est amusant de voir l’évolution, qui revient !

Well, we just did a headline tour in March, we played in Paris at Batofar, and also in Belgium, and in Germany. Yes we play a lot in the UK but we always try to book European tours. Everytime we come back to a city where we've already played, it's fun to see who is coming back, how things develop.


4 Musicalement, le son est plus « réfléchi », plus travaillé, est-ce dû au travail en studio, à votre jeu, ou est-ce ce que vous avez changé quelque chose dans votre façon de composer ?
Musically, it feels like the sound is more thoughtful, more worked: Is it due to studio work and increased skills, or did you change something in the composition/writing process?

Ce sont des choses qui arrivent naturellement. A chaque fois que nous enregistrons un album, nous voulons faire quelque chose de différent que les fois précédentes, ce qui veut dire enregistrer les morceaux dans un esprit différent. Pour « Ark », nous avons voulu enregistrer en mode live plutôt que d’enregistrer plusieurs pistes, les ré-enregistrer, les mixer…. Il y a tellement de façons d’enregistrer un disque, et nous voulions nous surpasser musicalement pour essayer d’enregistrer quelque-chose qui sonne comme nous jouant nos compos dans un studio. C’est pourquoi cela semble plus humain que ce qu’on a fait dans le passé. On a essayé de garder le son du live !

I think it's just the kind of things that happen naturally. Everytime we record an album, we want to do something different from the previous ones. It's not that we want to break them all, it's just that we want to do something different. That being recording things in a certain way: we wanted to record the album “live”, rather than tracking it, and re-tracking it, double-tracking it. There is a lot of ways you can record an album, and we wanted to push ourselves musically to try and do something that would sound more like us playing our songs in a recording room. That's why it sounds more human than what we have done before. We'll keep on trying to record our music in a way that captures the song as it sounds as we play it.

5 Jusqu’à maintenant la plupart des chansons de We Are The Ocean étaient très énergiques. Sur cet album, d’autres sont un peu plus en retenue…  
Until now most of your songs were very energic. On this album, although we still find this energy on some songs, others are more spiritual…
 
Nous avons vraiment essayé de dépasser nos limites, donc il y a forcément sur cet album une énergie différente. Maintenant que nous avons écrit un certain nombre de chansons, nous essayons de ne pas nous plagier nous-mêmes. Je pense que cet album est une bonne représentation de ce que nous, comme personnes, comme musiciens, aimons dans la musique. L’énergie est toujours là, mais certains titres sont plus introspectifs.

We definitely like to push ourselves to do more, so on this album all our music comes from a certain energy. Now that we have written a certain number of songs, we try not to recreate the same kind of music again. I think this album is a good representation of how we all, as people, like music. The energy is still here and there is still these rock songs, and others that are more self-reflective.


6 J’insiste, mais lorsqu’on regarde le design de la pochette il y a une rupture avec le passé : les précédents albums montraient des paysages aux couleurs passées, avec « Ark », il ne peut y avoir plus contrasté, plus brillant, cela reflète bien quelque chose de votre musique ?
Looking at the artwork of the album, it feels like there is a break in the series: the previous images were made of unclear landscapes and faded colours. On “Ark”, the picture can’t be more contrasted, with bright colours. Does this reflect a change in your music?

Ah, nous aimons beaucoup d’artistes très différents. Sur le premier LP il y avait un loup, sur le second un aigle,... Cet artwork  puise dans les trois précédentes pochettes pour réaliser une synthèse. C’est Dmitri Drjuchin qui l’a signée, nous aimons tous son travail, nous lui avons fait écouter « Ark » et voilà le résultat.

We like a lot of different artists. Our first album had a wolf on the cover. The second album was an eagle... This one is a mishmash, it has elements of the first 3: the wings, the face of a beast, and the mish mash of these elements. It was made by Dmitri Drjuchin. We all like this artist so we wanted him to make the artwork. We asked him to listen to the songs, and draw what his interpretation of the music inspired him.

La fin de l'interview approchant, on a demandé à Alfie s'il avait un message à passer à ses fans français. Amis des Greemlins, il vous conseille de ne pas manger après minuit et de ne pas vous exposer au soleil. Et bien sûr, de continuer à soutenir la musique que vous aimez !

* interview réalisée par Alexis *

« Ark » de We Are The Ocean - Hassle/BMG 2015

10 mai 2015

La passion de Frida et Léon : quand Kahlo et Trotski devinrent les Amants de Coyoacán

Frida Kahlo, peintre et femme fascinante, est à nouveau au cœur d’un livre de Gérard de Cortanze. Après la biographie que l’auteur lui a consacré en 2011 et la présentation du recueil de photographies de Gisèle Freund deux ans plus tard, c’est dans la liaison qu’entretinrent la Mexicaine et le Russe que le romancier a puisé la matière des «Amants de Coyoacán». 
 
couverture du roman : peinture de Diego Rivera ; photomontage © vivelaroseetlelilas
 
Après des années d’exil, Trotski, le banni du régime stalinien, et sa femme Natalia sont hébergés dans la Casa Azul, la maison de famille de Frida. C’est sur intervention personnelle du célèbre muraliste Rivera que l’exilé est accueilli au Mexique en 1937, et c’est chez lui que Trotski va trouver, provisoirement, un certain réconfort, un certain répit. Pourtant, rapidement, malgré l’hospitalité de Diego Rivera, Léon devient «Barbichette» : l’amant de Frida. Et en dépit des mesures de sécurité, des risques d'attentat, des menaces de la Guépéou, les deux révolutionnaires vont se conduire comme des adolescents, amoureux comme à vingt ans...

Elle, on le sait, aime les défis lancés à sa santé toujours chancelante, les défis à la morale, les défis sexuels. Coucher avec un homme - marié - de l'envergure de Trotski, même si cette envergure est déclinante, cela la passionne. La rend heureuse, également : dans cette vie de souffrances physiques et morales, certaines aventures ont compté davantage. Son idylle avec Léon Trotski la rend productive, elle provoque son mari en répondant ainsi à ses infidélités incessantes, et surtout, elle peint énormément. C’est aussi l’occasion pour l’auteur de se moquer d’André Breton : le pape du surréalisme, à peine débarqué, explique à Frida son propre pays. Pour autant, il ne manque aucunement d’intuition dans son analyse de la peinture autobiographique de Frida Kahlo, même si c’est un personnage agaçant dont le meilleur atout est la femme, Jacqueline…

Le Mexique, «luxuriant», est quasiment un personnage à part entier du roman : le décor prend ici beaucoup de place, dans ce beau livre, il n’y a pas simplement l’évocation des toiles de Frida, il y a évidemment ce pays fantastique, à la végétation extraordinaire. On est presque bercé par une certaine chaleur, enivré par les alcools que boit sans cesse Frida ; la lecture ayant certains effets hallucinogènes, on croirait entendre les chants populaires que l’artiste détourne avec sa vulgarité burlesque.
Quand on arrive enfin à la page des remerciements, on s’aperçoit que Gérard de Cortanze a dû, à un moment donné, penser à intituler le livre : «Un amour de Frida», sans doute parce que sa passion pour cette sorte de déesse aztèque incarnée au 20ème siècle demeure la personnalité la plus intéressante du livre, car éblouissante.

A travers le récit de ses sombres dernières années de la décennie 1930, Gérard de Cortanze raconte donc, à nouveau mais différemment, l’âpre peinture de Frida, son caractère provocant. Mais dépeint aussi un Trotski inattendu, et redonne encore une fois vie à l’âme sœur - autant que damnée - de Frida : Diego Rivera, ogre calculateur et méchant, mais comme elle, «bigger than life».

6 mai 2015

DE LAURENTIS : une douceur électro-pop en vente libre

En mai, fais ce qu’il te plait. Un deuxième article de suite consacré à un musicien, une musicienne cette fois-ci. Du punk engagé passons à l’émotion électro de DE LAURENTIS, jeune femme qui sort un EP gracieux.

Entre réverbérations dark et synthés tristes, la jeune femme tisse une toile légèrement psychotique, qui émeut et rend heureux (comme souvent la pop, paradoxale). 
Sa voix a quelque chose de celle de Feist, mais on pense aussi à Laurie Anderson ou à la Norvégienne Susanne Sundfør plus encore.

Chanteuse, interprète, productrice, (Cécile) DE LAURENTIS nous mène sur un chemin déjà emprunté, certes, mais sur lequel elle sème ses propres mélodies - ma préférence sur cet EP si réussi va à «I follow rivers», une reprise de Lykke Li : peut-être parce que son chant se fait légèrement plus rauque par moments, rebroussant d’autres moments planants, et que la chanson est particulièrement entêtante. Avec ce type d’électro féminin, on est toujours un peu proche de la ritournelle légèrement bizarre mais adorable qu’on croit être le seul à aimer.

La diversité des morceaux de «Sparrow» est notable pour un EP : il y a évidemment le titre éponyme, en ouverture, qui démontre bien - façon générique mélancolique - ce que sera l’univers musical dans lequel on lévitera ; «The Angel», morceau lunaire qui m’a fait songer à l’album de Rozi Plain, «Friend», sorti en début de semaine - même délicatesse polie au son de vieux vinyle qui crépite au coin du feu (le visuel en couverture, comme les photos à l’intérieur, nous immergent dans ce rétro nouveau - légèrement esthétisant, tant mieux). Et puis «Silent home», plus douloureuse. Quant à la dernière piste, elle relance la danse avec un son plus rythmé.
Six titres à découvrir en avant-première jeudi 21 mai à l’OPA.

Ceux qui n’aiment pas le principe des loops devront passer leur chemin, aux autres de découvrir celle qui pourrait être la fille branchée de Jacno !
 

En concert le 1er juin au Réservoir à Paris - Actu à suivre sur Facebook

3 mai 2015

American Spring, d'Anti-Flag : interview de Chris Barker

C’est difficile d’arrêter une conversation qui pourrait durer des heures quand on rencontre un membre d’un groupe de punk rock libertaire qu’on écoute depuis si longtemps qu’on en rougit lorsqu’on fait le calcul... Lorsqu’on rencontre le bassiste d’Anti-Flag, Chris Barker, on pourrait donc en avoir pour des heures. Heureusement pour vous, OuiFM l’attendait. Voici le concentré des réponses de Chris sur «American Spring», le dixième album du groupe de Pittsburg, écrit encore une fois à huit mains. Toujours aussi résolument engagé : malgré le rythme, les chansons sont plutôt sombres ; c’est pourquoi Chris nous a incité à l’optimisme ! Sortie de l'album le 26 mai prochain.
 
AntiFlag - Chris Barker, au premier plan.

1 vivelaroseetlelilas : C’est un premier album avec Spinefarm Records, pourquoi avoir choisi un label qui produit du métal ?
This is you first album with Spinefarm Records, mainly know for producing Metal bands. How did this happen ?

Chris Barker : Franchement, il y a plusieurs raisons à cela, l’une d’entre elles est que ça n’a pas n’a pas d’importance dans la mesure où on s’est toujours sentis en marge du punk, qui implique un idéal précis avant le son, et que musicalement, on est plutôt vus comme un groupe catchy - sans être pop. Enfin, Spinefarm est un gros label. Clairement, je ne serais pas ici à Paris sans eux, et la visibilité qu’ils peuvent donner au groupe est géniale.

Chris Barker : Honestly, there is a couple sides to it: one being that we, as a band, have often felt on the outskirts of genre. Just not fitting in. Because as a punkrock band, we see punk as an ideal, we see punk as a belief, not necessarily a sound, or wether it’s because our music that comes out of anti-flag is sometimes catchier or popier than most punkrock music is, but not poppy enough to be considered as pop music. Finally, Spinefarm  is a global label. The fact that I’m here in Paris talking to people is an opportunity that we don’t normally have. Anti-flag music is not exclusive It’s not just for one person, or one type of person, or one place in the world. We want our songs to be for everyone.

2 A propos de l’album, plusieurs images : un soldat, un policier…
About the artwork of the album. Several pictures : a soldier, a policeman…

C’est le visuel, mais c’est plus que cela quand tu ouvres la pochette, le soldat est au verso, il y a aussi un policier, et un jeune Afro-américain portant une capuche. L’idée était claire : des archétypes. Ces gens sont reconnaissables facilement, et, des deux côtés, s’observent, se jugent. Pour quelqu’un qui regarde FoxNews, musulman = terroriste. Quand un gamin à un concert de punk et se sent surveillé par la police, il pense : j’emmerde l’autorité. Aucun de nous n’arrive à avoir de réactions dénuées de préjugés, même lorsqu’il se croit au-dessus de cela. On voulait donc un visuel qui montre la dichotomie des choses vécues, les oppositions, la paix et la guerre, de façon frontale.

That’s the cover, but there is more to it, as you open it. The soldier is the back cover of the record, there is a policeman, there is an African-american kid wearing a hoodie. The thought process behind this was : archetypal figures. People that are easily recognizable and draw reactions from both sides. You know, as a person who watches Fox News, a person who only knows middle-america you see a muslim woman and you think “terrorism”. As a kid who goes to punk rock shows, you see a police officer and you think “fuck authority”. So, you get reactions from theses people even if you say to yourself “I live above prejudice”. None of us do. So we wanted to have an artwork that showed dichotomy, that showed both sides, that showed war and peace.
 

3 Toujours sur le visuel, c’est une longue histoire, le punk et le rose...
There’s a long story between punk rock and the pink colour...

Beaucoup de gens sont outrés par ce choix, évidemment. Mais c’est parce que c’est incongru qu’il faut le faire, c’est bien pour ça que ce rose est une couleur iconique du punk. Il s’agit de ne pas être effrayé par la féminité, le genre est aussi une question qui est au cœur du punk. Le féminin est censé être rose, on questionne le féminin en collant ce rose. Comme tout status quo, il doit être questionné par le punk rock.

I’m glad you see that. Because a lot of people say like “whaaat?! You can’t have a pink record cover!”: you MUST have a pink record cover. It’s one of the most iconic punk rock colors. I think because it’s about not being afraid of femininity but also understanding that gender bias is something we’re also trying to challenge with punk rock. It’s a status quo, and punk rock always challenges the status quo.
 
4 Le titre de l'album se réfère au Printemps arabe. Tu as eu de l'espoir au début, j'imagine ?
The name of the album is related to the Arab Spring. You had hope at first with it ?

La principale chose que j’en retiens en tout cas c’est la capacité à s’être mobilisé spontanément, d’une certaine manière, avec les réseaux sociaux, ce qui est positif et on doit rester focalisés là-dessus. Mais c’est évident que l’Histoire nous a appris que les révolutions violentes engendrent de la violence… (…) L’intérêt de l’Histoire est d’apprendre à ne pas reproduire les mêmes erreurs, c’est de ça qu’il est question dans «American Spring».

So when you look at the beginning of the Arab Spring, and the massive movement through things like Tweeter, new technologies, that’s really positive, and we should focus on that. But it’s clear to us that throughout history, violent revolutions just create more violence. (…) The point of History is to learn from the past not to repeat the same mistakes. That’s what American Spring is about. But it’s also about the idea of re-birth and optimism. The songs are about a lot of subject matter that is heavy, and dark, sometimes seemingly not really optimistic! So you have to have this optimism to carry on.

5 Musicalement parlant, cet album semble différent des précédents...
Something has changed in the music itself. More Californian, melodic...

Si on se penche sur l’ensemble de nos albums, trois albums sont particulièrement aboutis : «Terror State», «For blood and Empire», et maintenant «American Spring». Le point commun entre ces trois LP, c’est qu’on a travaillé et retravaillé chaque chanson jusqu’à la dernière minute.

If you look at the catalogue and the history of AntiFlag, and the records that are the ones that are the most thought at ( Terror State, For blood and empire, and now American Spring), the common thread between these 3 records is that we were working, and re-working, and up until the minute we were recorded and finished, we were still working on the songs.

 6 Sur «American Spring», vous avez travaillé avec Tim Armstrong (Rancid) sur «Brandenburg Gate», et Tom Morello (RATM, Audioslave) sur «Without End».
On «American Spring», you’ve worked with Tim Armstrong on the track “Brandenburg Gate”, and with Tom Morello on “Without End”.

Tom Morello avait une partie de guitare sur « For blood and Empire», et il avait produit «Terror State». Quant à Tim, oui c’est la première fois, il a fait un super boulot sur «Brandenburg Gate», ça a été un grand moment pour moi, je suis un tel fan de Rancid !

Tom Morello was on “For blood and Empire” for a guitar part, but this is the first big cameo thing we had. And Tim sings on “Brandeburg Gate”. He does a great job on it. It was a really big moment for me, I’m such a huge Rancid fan, and have him singing lyrics that I wrote, that blew my mind !

7 Vous allez commencer une énorme tournée, et le concert à Paris approche !
You've a huge tour ahead, and a venue in Paris soon !

Oui, nous serons le 1er juin à Paris, à la Maroquinerie. Ce sera un concert sans barrières ! Nous jouerons aussi en Allemagne et à Londres avant la tournée aux États-Unis.
Yes we’ll be in Paris on June 1st It will be a venue with no barricades ! We'll also play in Germany and in London before the big tour in the U.S.

* interview réalisée par Alexis *
 
Concert à La Maroquinerie : préventes ici, par exemple.

1 mai 2015

Le bal du siècle, rose et jasmin entre Venise et Lahore par Stéphanie des Horts

Stéphanie des Horts aime les mondes qui n’en finissent pas de mourir, les déchéances longues et pleines de turpitudes. Il était logique qu’elle s’intéresse, après plusieurs romans consacrés à la gentry anglaise, aux Indes Britanniques, à ce «monde d’hier» colonial, lointain et exotique.

graphisme © vivelaroseetlelilas

Nina a quinze ans à Lahore, en 1947. Peut-être parce qu’elle est différente, fruit d’un mariage d’amour entre un capitaine anglais et une Indienne, peut-être simplement parce qu’elle s’ennuie comme on peut s’ennuyer à quinze ans, seule et surveillée, Nina sème la zizanie. Tel un petit diable trop gâté, Nina Stanley jette son dévolu sur le meilleur ami de son père - on sent un complexe d’Electre mal résolu ; Nina jalousant démesurément sa mère, laquelle plaît autant à son mari qu’au mystérieux Jack O’Hara…

Nina s’invente son éducation sentimentale sous de troubles auspices, s’enfermant dans un refus terrible de se confronter à la réalité de la déréliction de l’Empire britannique. Bientôt, la ville est à feu et à sang, les conflits religieux ravagent tout.

Quelques années plus tard, en 1951, se donne le bal du siècle, surnommé ainsi avant même qu’il ne commence. Habillés en Dior, costumés par Salvador Dali, Orson Welles, Marie-Laure de Noailles, Nancy Mitford, tous se pressent au Palais Labia. Cette soirée signe la fin d’une époque. Pierre Saint-Cyr, dépêché pour couvrir l’évènement, le sent : c’est une société devenue la caricature d’elle-même. Les conversations qu’il surprend, les médisances qu’il retient en sont autant de signes : la soirée organisée par Charles de Beistegui sera la dernière en son genre. Aristocrates, artistes, collectionneurs et hommes de lettres, leurs maîtresses, leurs amants, se mêlent encore une fois. A ce bal incroyable, cosmopolite, mondain et cabotin, à l’heure de la dernière heure, Nina cherche Jack. Charmé par la jeune femme, Pierre Saint-Cyr, impuissant, assiste à l’inexorable déroulé de la soirée.
 
«Sous les lambris dorés du Palazzo Labia, barons et marquis, princes et comtesses, altesses royales, actrices et gigolos se trémoussent. Rumbas, sambas, cha-cha-cha et charleston. Ils ne savent plus s’ils se sont déjà croisés dans un lit, une église ou bien l’ascenseur du Savoy, ils dansent au bout de la nuit, à la grâce de Dieu et pour l’apothéose de Charlie de Beistegui.»

Stéphanie des Horts peint deux décadences, en alternant les souvenirs de Nina et les exubérances frivoles des invités au bal. Les dernières grandes parades mondaines et amoureuses, de Lahore à Venise, laissent au lecteur un entêtant parfum de rose et de jasmin...

«Le bal du siècle» de Stéphanie des Horts - Albin Michel 2015