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14 juin 2015

Les gens sensibles boivent du jus de poire : Je suis là de Clélie Avit

Parfois, même si ce n’est pas mon habitude ici, il est intéressant de se plonger dans un phénomène littéraire (ou plutôt, le mot le plus juste est : éditorial). La dernière fois que je l’ai fait, c’était pour «Le liseur du 6h27», j’avais été enthousiasmée par ce conte que l’on nous annonçait comme le succès d’un inconnu qui faisait s’envoler les statistiques des achats de droits.

montage © vivelaroseetlelilas

Le même phénomène accompagne «Je suis là» : cessions dans toute l’Europe, enthousiasme du jury de la Fondation Bouygues Nouveau Talent, le premier roman de Clélie Avit semblait prometteur. Son argument : «Une histoire d’amour peut-elle naître en s’allongeant auprès d’une inconnue endormie ?». Au préalable, précisions qu’ «endormie» est un euphémisme, puisque le personnage féminin est dans le coma. Tout de suite, cela semble un peu plus tiré par les cheveux que ne le prévoyait déjà l’énoncé de la quatrième de couverture.

Elsa aime : la montagne, la montagne et … la montagne. On n’en saura guère plus. C’est vrai que malgré son monologue intérieur, on n'apprend pas grand-chose sur elle. Les cimes enneigées et dangereuses étaient sa raison de vivre et aussi son métier, et cela l’a menée sur ce lit d’hôpital – de quel  ville, de quel coin de France, cela n'est pas dévoilé. On est certain de son célibat et de son affection pour sa famille.
 
Thibault, son visiteur mystérieux, aime : le jus de poire, le jus de poire, et… le jus de poire (c’est un marrant, Thibault). On n’en saura pas vraiment davantage non plus. Alors, si, bien sûr, comme lui n’est pas dans le coma, le lecteur bénéficie de quelques éléments de psychologie concernant le personnage. Thibault a eu une histoire d’amour qui s’est mal terminée. Son frère est dans la chambre en face de celle d’Elsa, suite à un accident de voiture. Thibault refuse d’y entrer car le frangin a renversé deux ados qui y sont restées. A la place, il vient faire sa sieste à côté d’Elsa. Après, il rentre chez lui boire son jus de poire (vous aviez saisi, non ?). Le reste du temps, Thibault travaille dans l’écologie (mais on ne sait pas très bien ce qu’il fait, tout cela n’a pas d’importance dans les romances). Thibault aimerait bien fonder une famille, alors il fantasme sur le couple formé par son meilleur ami et sa femme Gaëlle. Il adore leur fille (moments sirupeux à propos du bébé à prévoir, dignes des conversations les plus ennuyeuses que vous avez avec les nouveaux parents autour de vous). Amis anticonformistes, passez votre chemin.

Évidemment, l’histoire est bien conçue, on la lit d’ailleurs très rapidement. Le moins qu’on puisse dire c’est qu’on n’est pas gêné par le niveau de langue et la complexité du récit : « Je me retourne par réflexe, sans préoccupation pour l’avancée des autres véhicules devant moi. Je reconnais effectivement Julien au travers des pare-brise de la voiture qui nous sépare et lui fait signe. Il me répond par des appels de phares. Le conducteur du véhicule entre nous fait une drôle de tête mais comprend finalement que je ne m’adresse pas à lui. » Ouf ! 

Il faut rendre justice à Clélie Avit : le texte a été rédigé pour un concours. Ce qui aurait été épatant, c’est qu’on lui laisse le temps de supprimer ce type de passages dispensables.

A recommander aux parents de Vincent Lambert, mais pas à sa femme. Pour une histoire de coma qui prend aux tripes, je vous renvoie à un texte dont les qualités, à la lumière de celui-ci, me semblent plus évidentes.

Prix Nouveau Talent de la Fondation Bouygues 2015

9 commentaires :

  1. Eh bien, je vois qu'on en a pensé la même chose. Ces tombereaux de jus de poire m'ont même violemment agacée, à force ! Je file voir ta suggestion, du coup :)

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    1. Cela ne m'étonne pas ;) A force, cela me donnait une grande envie d'une autofiction à St Germain des Prés au whisky 10 ans d'âge…

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  2. Je n'aime pas spécialement le jus de poire donc je pense m'abstenir ! Par contre ton billet m'a fait sourire :)

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  3. Troisième avis qui ne fait pas état d'un livre indispensable. Bon, ben définitivement, j'oublie ce titre !

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    1. Oui c'est vrai que les avis ne sont guère enthousiastes. Je crois que c'est l'Irrégulière qui a développé l'aspect fin de vie/ miracle que j'aborde un peu cyniquement à la fin, intéressant également.

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  4. Mine de rien, plus ça va, moins j'ai envie de me plonger dedans...

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    1. Il y a pire, entendons-nous bien, et j'ai hâte d'avoir ton avis, mais il y a de gros défauts, c'est certain !

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  5. Entièrement d'accord avec toi, je pense que le roman a souffert de précipitation et aurait mérité des coupes éditoriales évidentes. :)

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