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31 août 2015

Rentrée littéraire 2015 #2 : Joshua Ferris, Se lever à nouveau de bonne heure

La rentrée littéraire est l’occasion de se laisser surprendre. Là où chez Lattès, tous se seront rués sur le nouveau Delphine de Vigan, j’ai préféré lire «Se lever à nouveau de bonne heure». La promesse d’un humour sinon british, du moins américain a suffi. Presque : shortlisté pour le Man Booker Prize 2014, le troisième roman de Joshua Ferris était également tout à fait recommandable.

photomontage © vivelaroseetlelilas

«Se lever à nouveau de bonne heure» («To rise again at a decent hour») est un roman dans lequel il est question de base-ball (un peu trop à mon goût), d’hygiène buccale (souvent, car, c’est original, le héros est dentiste), du sens de la vie et de «the place to live in New York» (Park Avenue, évidemment).
Il est surtout question de l’improbable guêpier dans lequel se retrouve Paul O’Rourke en 2011, Paul O’Rourke qui est donc dentiste - un chirurgien hors-pair doublé d’un sentimental au romantisme exacerbé. Paul, qui narre ce récit à la première personne, raconte l’usurpation d’identité dont il est victime sur le net : on a créé un site web pour son prestigieux cabinet, chose à laquelle il s’était toujours refusé et opposé. Il y a aussi ces commentaires ésotériques qui fleurissent en son nom, et bientôt un compte Twitter de prédications étranges. Tout cela est facilité par le fait que Paul, en bon misanthrope, est à la fois fou de son «ego-machine» (j’ai adoré le nom que Joshua Ferris donne aux smartphones, les «me-machines» dans le texte original) mais absent des réseaux sociaux et habituel commentateur anonyme.

Sa tentative de faire fermer le site du cabinet l’amène à dialoguer avec le représentant d’une sorte de secte qui prétend que que Paul descend des Amalécites, prétendues victimes bibliques des Juifs... Cet échange pourrait s’interrompre rapidement (Paul engage une avocate spécialiste en cybercriminalité), mais, malgré son athéisme ravageur, Paul est en quête de sens, et surtout, il est seul. «Se lever à nouveau de bonne heure» parlera à tous les insomniaques névrosés des grandes métropoles post-modernes (il y a du potentiel de vente).

Par ailleurs, Paul aimerait beaucoup se sentir appartenir à un groupe. Il est totalement représentatif des contradictions de notre époque : complètement individualiste, il semble pourtant désireux de s’intégrer à des belles-familles toutes plus religieuses et exclusives les unes que les autres, afin d’appartenir enfin à quelque chose. Bref, Paul voudrait éprouver la transcendance - celle-ci tarde à venir, et en attendant, il pratique l’idéalisation jusqu’à l’absurde de ses petites-amies après avoir essayé le golf et l’espagnol. Alors… pourquoi ne pas accepter d’être un UIm ?

Si je pourrais émettre des réserves vis-à-vis de la structure de l’ouvrage, «Se lever à nouveau de bonne heure» a le grand mérite d’être original. Son humour, à la Woody Allen, caustique et désespéré, doit être encore meilleur en VO (pour ceux d’entre vous qui sont bilingues). Paul O’Rourke n’aimerait pas ma conclusion, mais j’ai grincé des dents en lisant ses aventures tissées de questionnements sur l’identité et la transmission.

«Se lever à nouveau de bonne heure» de Joshua Ferris - JC Lattès 2015 (sortie le 2 septembre 2015)

24 août 2015

Natür Therapy : introspection norvégienne cul nu

Avant, tout pouvait arriver. Désormais, plus de rencontres inopinées, plus de cafés au Baileys. Martin est devenu père de famille et salarié insatisfait. Les années ont passé sans qu'il ne s'en rende compte. Pourtant, malgré l'évidence de sa rencontre avec Sigrid plusieurs années auparavant, aujourd'hui Martin n'en peut plus.
Il part en randonnée, cheminant avec ses pensées les plus intimes qui nous sont révélées par la voix off du réalisateur et acteur principal.

Ce n’est pas toujours très drôle ce à quoi pense Martin. Nous entendons, jusqu’à un certain stade du film, tout ce qu’il lui passe par la tête. Même lorsque de façon totalement puérile, cet anti-héros laisse affleurer à sa conscience la solution la plus simple pour être obligé de prendre du temps avec son fils : le décès de sa femme. Parce que dans le fond, Martin aimerait qu’il lui arrive quelque chose d’un peu important, d’un peu grand. A un moment donné, il se dit aussi que cette petite douleur, là, maintenant, ce n’est encore rien de bien méchant, ce n’est pas une belle maladie dont on se vanterait.

Pauvre Martin, pauvre misère… Ole Giæver a voulu ce prénom pour accentuer un propos inclusif. Aujourd’hui, nous sommes un peu tous Martin, perclus de contradictions tellement modernes que je passe beaucoup de mon temps à écrire des billets sur des œuvres de fiction, littéraires ou autres, qui traitent de ces incohérences existentielles - pas toujours avec autant d’auto-dérision.
Martin se sent ainsi en pleine crise conjugale. Mais il n’en parle pas à sa femme. Il préfère râler intérieurement et fantasmer sur la vendeuse du magasin de randonnée, sans doute simplement à cause même de sa différence avec Sigrid. Et puis, en pleine randonnée dont il pense quelques fois dans de timides élans peut-être ne jamais revenir, Martin n’a pas oublié son iPhone chargé à bloc…
 

Suffit-il de marcher seul pour se livrer à l’introspection véritable ? Est-ce que courir avec Alphaville (évidemment, «Forever young») dans les oreilles peut rendre libre ? A quel moment de la vie conjugale cesse-t-on forcément de s’épiler ? L’aventure intérieure implique-t-elle de s’enfoncer dans la vase ? Martin est-il lucide ou s’aveugle-t-il sans cesse ?

Si j’ai trouvé l’idée du monologue quasi intégral intéressante, c’est également un concept qui parfois a ses limites dans le déroulé du scénario. Pourtant, trouver quelquefois le temps long est aussi une manière de nous obliger à être Martin, ce qui est indubitablement le but du réalisateur.

Alors, à la fin de «Natür Therapy», Martin rentre-t-il chez lui comme Ulysse - mais pour recharger sa batterie ? Réponse le 9 septembre en salles.


20 août 2015

Rentrée littéraire 2015 #1 : Pierre Raufast, La variante chilienne

L’année passée, j’ai eu la chance de découvrir rapidement, avant l’emballement général, le premier roman de Pierre Raufast (et donc avant tout spoil). Dans «La fractale des raviolis», les histoires, multiples, s’encastraient telles des poupées russes dans le schéma délirant de son imagination enfin à la merci du grand public. Un an plus tard, l’auteur propose «La variante chilienne», nouvelle compilation de récits mais organisés de façon tout à fait différente - et en même temps, d’une telle manière que l’on reconnait la marque de l’écrivain immédiatement.

photomontage © vivelaroseetlelilas

Dans ce roman, légèrement plus grave peut-être, même si l’on riait souvent jaune déjà avec la Fractale, un professeur de philosophie - le bien nommé Pascal, accompagné de Margaux (ce qui est logique puisqu’il sera question de boire des vins de qualité), en rupture avec l’année qui vient de se dérouler, font la rencontre de Florin. Une rencontre imprévue, puisque Margaux fuit plus ou moins l’oppressant domicile parental tout autant qu'une mauvaise rencontre et qu’il est plutôt d’abord question qu’elle ne se montre à personne… Sinon, pourquoi seraient-ils venus si discrètement dans la vallée de Chantebrie ?

Mais Florin n’est pas seulement un mystérieux personnage qui a appris le monde dans les livres et l’a éprouvé dans toute sa réalité, il est également un sacré charmeur. Shéhérazade de Saint-Just-sur-Harmac, il envoûte Pascal et sa disciple en leur contant sa drôle de vie (aucun rapport avec Sanson), qu’il fait chatoyer en caressant de petits cailloux renfermant la mémoire qui lui manque depuis un terrible accident…

C'est pourquoi il est question d'un village où il plut pendant une dizaine d’année, sans interruption, dans lequel les habitants ne savaient plus à quoi ressemblait le soleil. De son travail dans une entreprise de pompes funèbres, entourés d’hommes aux surnoms funestes. Puis, sans rapport, de sa rencontre avec Borges. De la vengeance d’Alphonse, mari cocufié au mauvais caractère, partenaire de jeu. Tant d’autres !
Pascal aussi raconte. Les amours contrariées de son père et de cette grand-bourgeoise d’Émilie, deux gentils jeunes gens séparés à cause d’un diamant qui a brûlé comme une feuille de papier. Margaux, de son côté, va donner sa version de la mort de sa mère, car «Il y a toujours plusieurs histoires pour une seule vérité».

Chacun, se livrant ainsi, autour de pain et de fromage, donne envie au lecteur d’intégrer cette petite confrérie qui partage le goût des bonnes choses autant que celui des belles histoires, aussi tendres que caustiques.

«La variante chilienne» de Pierre Raufast - Alma 2015